Chronique d’auteurs #17


Écriture souterraine

Luc Dellisse

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On n’écrit pas un roman simplement en tapant des phrases qui détaillent peu à peu l’histoire. On l’écrit aussi et surtout en mettant au point un univers imaginaire, un contexte émotionnel dans lesquels les éléments narratifs trouvent leur résonnance maximale. Cette entreprise ne se confond pas avec le temps de l’écriture, elle l’englobe et le dépasse, et vise à représenter la réalité d’une manière nouvelle.

Depuis quatre mois, j’avais achevé le premier jet de mon nouveau roman. Depuis quatre mois, le livre était fini et il ne l’était pas. Depuis quatre mois, je me battais contre les difficultés étranges de la finition. Quelque chose au cœur du dispositif textuel résistait. L’histoire se déroulait selon un mouvement progressif et soutenu, et sa résolution était, en somme, inexorable. Mais à certains moments, le sens de l’action n’était plus dicté que par une logique narrative, c’est-à-dire par le point de vue du personnage central, et le temps romanesque se perdait dans une vérité de détails, au détriment de son unité secrète.

Un écrivain n’est pas au service de l’action, il se sert d’elle, et cherche à la fois à proposer une vision du monde et à rendre compte du caractère singulier et irréductible d’un destin. Il ne peut y parvenir qu’en faisant circuler sous la surface de l’histoire principale une musique qu’on appelle le style mais qui n’est que l’expression d’une impossibilité. Cette impossibilité est au cœur de l’écriture : l’essence de la littérature n’est pas la communication directe mais un décalage, une certaine façon de faire entendre les choses non par leur sens mais par leur portée, leur onde de choc.

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