Chronique d’auteurs #18


Les Colombes

Luc Dellisse

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L’hygiène de vie, pour un écrivain, consiste à trouver ce qui l’aide à écrire, à s’y tenir obstinément et à fuir tout le reste : les bons plans, les recettes éprouvées et les modes d’emploi.

Les conseils qu’aurait pu recevoir Proust sont assez aisément imaginables. N’importe qui aujourd’hui ne manquerait pas de les lui donner. Il y a échappé, après la mort de ses parents, grâce à son aisance matérielle et à sa maladie, qui lui ont permis d’écarter les donneurs de leçon et les fâcheux. Ils n’étaient d’ailleurs pas si nombreux qu’on ne pourrait le croire. Proust a eu la chance de naître dans une époque, directement issue du romantisme et de la sacralisation de l’art, où la bourgeoisie était prête à admettre qu’un artiste a ses particularités et ses lubies.

Cette bienveillance a disparu. Personne, de nos jours, à commencer par ses meilleurs amis, ne se gênerait pour suggérer à Proust des conduites raisonnables : ouvrir ses fenêtres, manger et dormir à des heures régulières, faire du sport, ne pas boire trop de café, renoncer aux médicaments, passer son permis de conduire, reprendre des études, donner des coups de téléphone en anglais, exercer un emploi dans une banque ou chez un avoué : l’ABC des obligations sociales, hier comme aujourd’hui. Mais aussi, il aurait été inlassablement poussé à jouir de la vie et à pratiquer quelques divertissements. Impossible de tenir sa ligne, en porte-à-faux du monde, hors de tout contexte, sans un seul allié : et voilà Proust qui séjourne à Porquerolles avec Paul Morand, qui joue à la crapette avec André Gide, qui fait de l’avion de tourisme avec Alfred Agostinelli, qui chasse le lion avec Pierre Benoit.

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