Chronique d’auteurs #20


Baetens ©Stephanie VerbekenJean Ricardou, maître et modèle

Jan Baetens

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Que signifie, pour quelqu’un qui rêve de vivre la vie à travers la littérature, la rencontre avec un grand aîné ? Ma rencontre avec Jean Ricardou, qui vient de nous quitter brusquement, est sans conteste le moment qui m’a fait le plus réfléchir à cette question. Je connaissais bien le travail de Ricardou, ses textes de fiction aussi bien que ses livres d’essais, avant de participer à son séminaire, d’abord à Cerisy, ensuite à Paris, finalement dans un réseau multipolaire, fonctionnant en temps presque réel, qui n’était pas sans préfigurer, à l’époque de la photocopie et du timbre-poste, l’activité participative d’un groupe théorique sur Facebook. Ses textes, à la limite, auraient pu me suffire, et jusqu’à aujourd’hui je continue à penser qu’on n’a rien fait de mieux sur le Nouveau Roman que les articles utilement réunis dans les volumes Problèmes du nouveau roman (1967) et Pour une théorie du nouveau roman (1971). Ils restent d’une fraicheur, d’une perspicacité, d’une justesse profonde que je n’ai retrouvées plus tard que chez un Barthes ou un Paulhan. Mais la vie a fait qu’il était aussi le premier grantécrivain dont j’ai vraiment pu m’approcher et cette expérience, qui a commencé il y a trente-cinq ans, a fait dévier toutes mes idées sur l’écriture comme sur la vie. Qu’on me permette ici d’en détacher trois éléments.

D’abord, la dimension collective du travail d’écriture, qui n’était nullement l’effacement de la parole individuelle dans un tout collectif. Il régnait dans le séminaire un esprit d’émulation dont chacun sortait gagnant. On augmentait en force mais aussi en indépendance, dans l’exacte mesure où on acceptait de se mettre au service d’une pensée et d’une pratique communes. En même temps, le clivage entre travail personnel et travail collectif tendait rapidement à devenir sans pertinence, dans un esprit « mousquetaire » qui a su révéler chez tous le meilleur d’eux-mêmes.

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