Illisible, mais pourquoi ?

Jan Baetens


Baetens ©Stephanie VerbekenDepuis que la poésie a été décrétée « inadmissible » (mais Denis Roche n’était pas le premier à le dire), le paysage poétique français s’est divisé en deux camps. Aux partisans de la poésie traditionnelle, soucieuse de transparence et de communication lyrique entre auteur et lecteur s’opposent les divers courants de  l’« extrême-contemporain », qui s’interrogent sur la complexité des rapports entre le sujet et la langue et dont les travaux interrogent les limites, soit par défaut, soit par excès, de la parole. La question de l’illisibilité, qui est une des questions les plus capitales de la réflexion moderne sur la littérature, ne se pose évidemment pas de la même manière selon qu’on se pose du côté de la tradition ou du côté de son dépassement. Pour les « extrêmes-contemporains », ce n’est pas la littérature de recherche qui est illisible, mais la poésie traditionnelle (puisque mièvre, réactionnaire, apolitique, etc.). L’illisibilité que leur reprochent les tenants de la poésie traditionnelle est assumée par les modernes comme un label de qualité, plus exactement comme une opportunité permettant d’avancer une série de propositions sur ce que l’écriture contemporaine doit être sous peine de perdre toute pertinence sociale, littéraire, politique dans le monde d’aujourd’hui. On se rappelle que, du côté de la notion de « forme », des débats similaires ont traversé le champ des arts visuels et de la théorie esthétique en général : là aussi, la modernité est résolument du côté de l’« informe », que l’on sait être devenue la norme culturelle depuis une fameuse exposition de Rosalind Krauss et Yve-Alain Bois à Beaubourg au début des années 1990.

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