Chroniques d’auteurs


Sebhan ©Charles GuislainÀ propos d’un portrait

Gilles Sebhan

 

Je dors dans une sorte d’alcôve peinte en gris sombre, dit gris gendarme. Je crois que j’ai pris plaisir à ce que cette couleur soit apposée artistiquement et illégalement par l’un de mes petits amants clandestins, un Égyptien facétieux qui a tracé un coeur avec la peinture sur le blanc de l’enduit avant de tout recouvrir et de fabriquer ce tombeau. Car il y a quelque chose d’un sarcophage dans ce renfoncement où je m’allonge le soir et croise les bras. Quand il a vu en quoi j’avais transformé ce coin où j’ai connu tant d’amants et où depuis vingt ans j’ai eu le temps d’aimer, de désespérer et de défaire nombre de rêves, un ami m’a tout de même dit : tu es un peu morbide. Il n’avait pas l’air d’apprécier surtout que j’aie mis le portrait de mon jeune disparu au-dessus de ma tête, comme s’il s’agissait non pas de ma couche, mais d’une demeure funéraire. Le tableau qui a à peu près la taille d’un visage justement a été placé au centre, à l’endroit exact j’imagine où un coeur provisoire a été tracé puis effacé par l’ouvrier.

Garçon ou pièce de musée, l’approche de toute beauté me plonge dans une affreuse douleur. Il en va ainsi depuis que je suis enfant. Pour le garçon, on peut toujours s’imaginer qu’il est accessible, on le lèche, on tente de l’user à force de caresses et de mots. Mais si une oeuvre m’attire, je commence à me sentir nerveux. Et si l’impression est trop forte, je me mets à l’insulter, et l’artiste à travers elle, comme s’il venait de m’enfoncer des aiguilles dans le corps. C’est ainsi qu’on a pu me voir marmonner « oh mon Dieu la salope ! », en tournant autour de retables anciens aussi bien que d’oeuvres contemporaines, comme ce mur de visages dessinés aux yeux bandés découvert au milieu d’une exposition et dont l’image de souffrance, de luxe dans la souffrance, a commencé à me hanter. Une image est toujours une sorcellerie. Une image est la répétition sans fin d’une absence qui nous nargue et nous annule. L’approche de la beauté : douleur et jalousie. Malheur de ne pas être tout à fait cette présence douloureuse. Malheur d’être soi. Bien moins qu’une apparence.

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