Le visage et les mots

Luc Dellisse


DELLISSE webJe ne suis pas très observateur. C’est pour cela sans doute que je suis devenu écrivain. Je ne garde aucune impression directe des visages et des paysages, des corps et des décors. Je reconnais les choses par analogie plutôt que par identification.

Pour écrire, je n’ai à ma disposition aucun souvenir visuel véritable. L’univers mystérieux des humains, leurs habitudes gestuelles et morales, m’apparaissent dans un brouillard. En jaillissent parfois des tracés de paroles dont je capte l’émotion, quelquefois le sens. La forme presque jamais. Tout est toujours à inventer.

Si je songe à une cathédrale gothique, je ne vois ni Chartres ni Reims, encore moins Notre-Dame de Paris. La typographie du mot est néanmoins contaminée par sa résonance acoustique. Le G est un bénitier en forme de conque ; le O est festonné comme une rosace ; la barre latérale du T est le transept ; H le vaisseau central ; Ie I présente sur ses flancs un fourreau serré de nervures verticales, et ainsi de suite. Je ne vois pas cette conque, cette rosace, ces nervures : je sens, dans mon plexus ou mes cordes vocales, une vibration qui me révèle leur présence à la fois alphabétique et architecturale.

Si j’entends dire : une voiture, je ne vois aucun bolide ; je vois la roue avant du O encadrée par le V du garde-fou et le I du passager ; si je pense le mot : barbu, je ne vois pas un visage velu ou encadré d’une barbe ; je vois cinq briques, BARBU, qui forment une sorte de palissade ajourée derrière laquelle tous les barbus du monde peuvent bien défiler de jour et de nuit, à l’insu de mon regard retourné.

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