Chronique d’auteurs #22


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Un amour d’Égypte

Gilles Sebhan

e

1.

À quarante ans, elle semblait plus fatiguée qu’une vieille paysanne, sa petite voix s’enrouait dans sa gorge, elle ployait sous le poids des dîners en ville, elle dodelinait de la tête toute la journée dans son bureau du Ministère et la nuit venue ne pouvait trouver le sommeil. Noëlle rallumait la lumière vers trois heures du matin et lisait le journal en mangeant des beignets réchauffés. Elle n’avait pas le tempérament de se mettre la tête dans un four pour en finir. Parfois encore elle rencontrait des hommes. Elle avait toujours l’impression qu’ils lui faisaient l’aumône. Ils étaient mariés, ne voulaient pas s’engager plus de trois week-ends par an. Ils lui montraient des photos de leurs enfants, elle hochait la tête sans rien dire. Elle rangeait l’appartement quand ils partaient. Ils n’étaient jamais vraiment venus, pensait-elle. Elle vivait avec ses fantômes et pleurait en essuyant les miettes du dernier repas.

Bien sûr, il y avait les hommes des voyages. Elle se troublait sans céder. Elle croyait un instant à un corps renouvelé, après quoi la raison lui revenait. Elle se souvenait avec un léger sourire de ce jeune masseur qui ne pouvait cacher sous la serviette son émotion de mâle célibataire. Quelque temps plus tard, il y avait eu ce chef d’entreprise rencontré dans un hôtel. Elle s’était dit tiens. Elle s’était dit pourquoi pas. Après une journée passée ensemble à visiter la ville, il lui avait donné rendez-vous dans sa chambre. Quand elle était entrée, une lassitude extrême l’avait aussitôt saisie, une lassitude du déjà vu, du trop connu, du cousu de fil blanc pour une femme mûre, elle ne s’était même pas assise sur le lit.

Elle était en réunion quand elle a appris la nouvelle. Une secrétaire est entrée et lui a parlé à l’oreille. Elle est sortie par les grandes portes aux cadres dorés, elle a pris le téléphone qu’on lui tendait, elle n’a même pas poussé un cri comme dans les films, quand l’héroïne est zébrée soudain par la lumière d’orage, elle a pâli c’est vrai, elle a dit peu de mots, elle est allée aux toilettes, personne ne pourra témoigner des quelques minutes folles qu’elle a vécues là, de cette solitude-là, cette solitude à vie, ce couperet lui détachant la tête du tronc tandis qu’elle poursuivrait sa course à l’abîme. Le malheur est venu par le ciel. Toute sa famille en vacances au bord de la mer rouge. Toute sa famille décimée dans l’envol raté d’un avion. Le père vieilli, les trois frères, leurs conjointes, leurs enfants, quinze personnes perdues dans le lointain, un continent disparaissant dans la brume.

(suite…)