À l'espère

Sandrine Willems

roman / coll. "Traverses"

14,8 x 21 cm
224 pages
ISBN : 978-2-87449-039-2
EAN : 9782874490392
18 €

   
   
 
Lecture de Jan Baetens
 
 

De l'anti-contemporain comme extrême-contemporain

l'espère, le nouveau roman de Sandrine Willems, pose une question on ne peut plus simple : qu'est-ce qu'un roman moderne, aujourd'hui ? Ce texte - beau, âpre, exigeant, et pour toutes ces raisons condamné à un public qu'on doit craindre exigu - mélange en effet, et non sans provocation, deux stratégies qu'on pourrait juger incompatibles : en apparence, une écriture coupée du monde contemporain ; en profondeur, une écriture de recherche ou, plus exactement peut-être, d'une recherche d'écriture pleinement, entièrement moderne.

Une lecture superficielle retiendra le sujet, éloigné dans le temps comme dans l'espace, pour ne pas dire dans les mentalités : une histoire d'un amour terrible, dans une Provence d'avant les guerres de religion, entre une femme-sorcière et un chasseur-braconnier dont les rapports se tressent à la vie animalière et végétale qui les entoure. L'un et l'autre y trouveront la mort sans peut-être - le texte refuse de trancher sur ce point - avoir fait l'amour. L'un et l'autre appartiennent sans conteste à un univers dont tout nous sépare, et dont la distance se maintient tout au long du texte. En effet, le roman de Sandrine Willems ne cherche en aucune façon, comme le font si souvent les produits de la fantasy ou de la SF, à masquer l'étrangeté du monde qu'il explore. Un sujet loin de notre présent donc, et peut-être même un sujet incompréhensible, tant sont extrêmes les passions dépeintes comme le cadre mythologique qui les sertit.

Mais que révèle ou signifie un tel jugement, qui fait dépendre la force et la beauté d'un texte des possibilités d'identification ou de reconnaissance offertes au lecteur ? Pareille appréciation, ne fait-elle pas une impasse radicale sur ce qui définit le socle même de la modernité : sa capacité de résistance, son pouvoir de dire non, son génie de ne pas endosser le catalogue d'images et de situations déjà vécues, son effort de ne pas succomber aux facilités d'un langage servant d'autant mieux qu'il a déjà beaucoup servi ? Dans À l'espère le choix d'une thématique radicalement anti-contemporaine préserve au contraire ce que l'écriture de Sandrine Willems a d'extrêmement contemporain. La radicalité du sujet, qui s'interdit la moindre concession aux rites et clichés du jour, aide non seulement à préserver l'étrangeté de la langue du roman, elle lui sert aussi de miroir -au lieu de se faire passer pour le double d'une quelconque réalité qui existe indépendamment des mots.

Corollairement, la langue réinventée d'À l'espère, qui est aussi une langue sans cesse cassée, sans cesse remembrée, portée à incandescence puis brusquement figée, n'est pas une anti-langue. Sur ce point aussi, la démarche de Sandrine Willems est aux antipodes d'une certaine idée du moderne aujourd'hui. Mais c'est pour cela justement, par ce rapport complexe avec la langue d'antan, qu'elle peut toucher à l'absolument moderne. Le style de Sandrine Willems est le contraire d'un style rapide, branché, survolté. Ce n'est pas un style désireux de rivaliser avec l'énergie des clips, des jeux-vidéos, de la communication numérique sous toutes ses formes. La syntaxe est parfaitement claire et limpide - comme l'est aussi le récit du livre, proche des cinq actes de la tragédie classique -, mais elle exige de la lenteur, elle réclame qu'on relise de nombreuses phrases tout en faisant comprendre qu'on doit se donner le temps de faire craquer la moindre de ses articulations. Car à défaut de cette lenteur, c'est l'essentiel qui, paradoxalement, se perd : le rythme, le battement du son des mots, les accélérations et décélérations vertigineuses qui ont lieu ici non pas entre les phrases, mais à l'intérieur d'elles, pendant même que ces phrases se cherchent et se déroulent.

Un sujet plus proche de nous - et il ne serait pas trop difficile d'envisager une sorte de « traduction » ou d'« actualisation » de cette histoire d'amour - eût empêché l'accès à ce travail sur la langue, à cette réinvention de la langue qui s'empare littéralement de tout : la portée et les enjeux du récit, où le détail historique et l'envol mythique s'épousent et se battent sans arrêt ; puis le bâti et l'écoulement de la phrase qui agitent la forme et le sens des mots ; enfin l'éclatement du lexique (remarquable est par exemple la manière dont Sandrine Willems nous faire lire les anciens termes régionaux à la lumière du vocabulaire technique et inversement).

Et une langue moins stricte, moins tenue, moins surveillée à tout instant, aurait abouti aux mêmes effets d'aveuglement. Car c'est en travaillant sur une langue classique, qui reste elle-même présente sous le texte au lieu d'être rejetée ou exclue - comme une forme désormais vieillie ou une hypothèse définitivement inutile - qu'À l'espère arrive à faire sentir, puis à faire vivre la distance à laquelle Sandrine Willems tient le français tel qu'il nous vient « spontanément » à la bouche et à l'esprit. C'est en nous confrontant avec la difficulté, non pas de dire, mais de dire autrement, non pas d'oublier, mais de repenser la langue, qu'À l'espère est un texte aussi neuf qu'irrécupérable, qui partage avec son lecteur le désir d'un langage inouï. À l'espère fait le double pari de l'anachronisme de fond et de forme - son sujet recule sans fin, sa langue est trop construite -, et le réussit : si le roman de Sandrine Willems n'est pas immédiatement moderne, il le devient petit à petit sous nos yeux.

Jan Baetens
dans EUROPE, mai 2008, n°949, pp. 355-356