Selon Benoît Peeters
23 septembre 2011Entretien de BENOÎT PEETERS avec Jean-Pierre Criqui, chef du Service de la parole du Département du développement culturel (Centre Pompidou). Jean-Pierre Criqui : Le thème que vous avez choisi pour cette série de rencontres est celui de l’image. Que penser de sa présence au fondement d’une grande partie de vos travaux ?
Benoît Peeters : Même si mon origine est littéraire (Barthes, le Nouveau roman), les images ont très vite pris une place prépondérante dans mon travail. Une sorte de soupçon, ou peut-être de réticence plus intime, m’a tenu à distance du roman comme de tous les « grands genres ». J’ai toujours été plus à l’aise dans les formes intermédiaires, impures, multipliant les collaborations avec des gens d’images. Au début des années 80, quand j’ai commencé à travailler avec Marie-Françoise Plissart, le récit photographique nous est apparu comme un formidable champ d’expérimentation : en réalisant des livres comme Droit de regards ou Le mauvais œil, nous avions tout à apprendre, tout à inventer. À la même époque, quand avec François Schuiten nous avons entamé Les Cités obscures, nous avions le sentiment que la bande dessinée proposait encore d’innombrables territoires à arpenter.
JPC : Vous êtes avant tout préoccupé par la capacité narrative des images. Diriez-vous plus largement, ainsi que le laisse entendre le titre d’un de vos récents essais (Écrire l’image, 2009), qu’il existe une affinité essentielle entre le visuel et le verbal ?
BP : J’ai écrit pour l’image, j’ai écrit sur l’image – ou plus exactement sur les images, car c’est avant tout l’image séquentielle qui m’a retenu, de Töpffer à Hitchcock, de Nadar à Hergé. Mais je ne crois pas qu’il existe une affinité essentielle entre le visuel et le verbal. Celui qui écrit sur les images le ressent : le commentaire risque à chaque instant de rester à côté, comme sans prise sur ce qui fascine vraiment. C’est peut-être ce qui m’a retenu jusqu’ici d’écrire sur la peinture, qui tient pourtant une place essentielle dans ma vie. Même dans les arts mixtes comme le cinéma ou la bande dessinée, la complémentarité repose sur une dialectique fragile : très vite si l’on n’y prend garde, le scénario tend à prendre le pouvoir, condamnant les images à n’être que l’exécution d’un programme. À l’inverse, un auteur complet comme Chris Ware conçoit ses bandes dessinées de telle sorte que les relations entre les images ne sont plus d’ordre simplement narratif : leur organisation fonctionne en tous sens, un peu à la façon des connections neuronales. Le verbal remplit chez lui des fonctions multiples : narratives, plastiques, littéraires. À ce titre et quelques autres, Ware est proche de certaines préoccupations de l’art contemporain.
JPC : En écho à un film d’Ari Kaurismäki (Au loin s’en vont les nuages, 1996), ce “Selon Benoît Peeters” s’intitule Au loin s’en vont les images. Serait-ce le destin de la culture visuelle que de voir ses objets finalement lui échapper ?
BP : Oui, et les images elles-mêmes sont peut-être en train de s’en aller, à force de se liquéfier. Les frontières entre le graphique, le photographique et le numérique ne cessant de se brouiller, l’arrêt sur image reculant au profit du flux, on a sans doute pris le chemin d’une insidieuse liquidation. Mais la mélancolie de la perte devrait les rendre plus désirables encore.
SIX RENCONTRES AU CENTRE POMPIDOU, DU 19 OCTOBRE AU 9 DÉCEMBRE 2011
Conformément au principe du « Selon », Benoît Peeters, écrivain, scénariste, réalisateur, critique, est invité à partager ses domaines de prédilection et ses affinités, à donner le « ton » à une série de soirées à la façon d’un catalyseur ou d’un dénominateur furtif.
BENOÎT PEETERS, UN ITINÉRAIRE – 19 OCTOBRE, 19H, PETITE SALLE. Dialogue entre Benoît Peeters et Michel Gauthier, conservateur au Musée national d’art moderne, à propos de l’itinéraire éclectique de B. Peeters : nomadisme intellectuel, liens avec Roland Barthes et le Nouveau Roman, cinéma et bande dessinée, Paul Valéry et Jacques Derrida, collaborations avec Marie-Françoise Plissart, François Schuiten, Frédéric Boilet et quelques autres. Cet échange éclairera la diversité et la cohérence d’un parcours singulier. 17h / projection du long métrage de Benoît Peeters, Le dernier plan (1999, 90’).
NOUVELLES MÉTAMORPHOSES DE TINTIN – 31 OCTOBRE, 19H, GRANDE SALLE. À l’occasion de la sortie du film Le Secret de la Licorne de Steven Spielberg, Benoît Peeters revient sur l’étonnante permanence de l’œuvre d’Hergé. AvecJean-Marie Apostolidès (professeur à Stanford, auteur de Les métamorphoses de Tintin et Dans la peau de Tintin), Pierre Sterckx (critique d’art, auteur deTintin Schizo), Benoît Mouchart (directeur artistique du festival d’Angoulême, coauteur de Hergé, ligne claire et ombres portées) et Jaco Van Dormael(réalisateur de Toto le héros, Mr Nobody) qui avait eu le projet d’adapter Tintin au cinéma. 18h / projection de Moulinsart-Hollywood. Tintin et le cinéma, documentaire de 55’ réalisé en 1995 par Wilbur Leguebe et Benoît Peeters.
VOYAGES IMMOBILES – 9 NOVEMBRE, 19H, PETITE SALLE . « On est devenu soi-même imperceptible et clandestin dans un voyage immobile. Plus rien ne peut se passer, ni s’être passé », écrivaient Deleuze et Guattari dans Mille Plateaux. Benoît Peeters dialogue avec la photographe et vidéaste Marie-Françoise Plissart (Droit de regards ; Kinshasa, la ville invisible), le poète et critique d’art Stéphane Lambert (auteur notamment des essais L’Adieu au paysage. Les Nymphéas de Claude Monet et Mark Rothko. Rêver de ne pas être, l’écrivain et cinéaste Olivier Smolders (Mort à Vignole, La part de l’ombre). 18h / projection de Atomium in/out, de Marie-Françoise Plissart (2006, 26’) et de Voyage autour de ma chambre, d’Olivier Smolders (2008, 26’)
PAUL VALÉRY EN SES IMAGES – 16 NOVEMBRE, 19H, PETITE SALLE . Avec William Marx, Luc Dellisse et Jean-Christophe Cambier, Benoît Peeters évoque notamment les relations de Paul Valéry avec les peintres, son goût du dessin, son intérêt pour la photographie. Mais aussi les images, parfois encombrantes, qui s’attachent aujourd’hui au nom de l’auteur de Monsieur Teste. Lecture par Irène Jacob de plusieurs textes de Paul Valéry. 17H30 / Projection du film Paul Valéry de Pierre Dumayet et Robert Bober, 1997, 45’ (dans la série « Un siècle d’écrivains » de France 3).
ARCHIFICTIONS – 30 NOVEMBRE, 19H, PETITE SALLE. L’architecture innerve la littérature (Espèces d’espaces de Georges Perec, La Maison des feuilles de Mark Z. Danielewski), le cinéma, la bande dessinée, les arts plastiques. Parfois, elle cesse même de se matérialiser pour se faire pure fiction. Benoît Peeters orchestre la rencontre de François Schuiten(dessinateur des albums des Cités obscures et scénographe), Philippe Rahm (architecte et artiste) et Didier Faustino (architecte et artiste). 17h30 / Projection de Urbicande (2003, 7’) de Simone Bücher et de films sur Philippe Rahm et Didier Faustino.
CHRIS WARE, INVENTEUR – 9 DÉCEMBRE, 19H, GRANDE SALLE. Chris Ware, l’auteur du roman graphique Jimmy Corrigan, est sans doute, aujourd’hui, l’un des auteurs les plus novateurs de la bande dessinée. Dialoguent avec lui le critique québécois Jacques Samson (grand spécialiste de son œuvre, auteur de Chris Ware, la bande dessinée réinventée), le compositeur Walter Hus (qui prépare un opéra adapté de Jimmy Corrigan) et Benoît Peeters. 18h30 / projection de Chris Ware, un art de la mémoire, documentaire de 26’, réalisé en 2004 par Benoît Peeters.
Renseignements : Marion Gintzburger, 01 44 78 40 05, marion.gintzburger@centrepompidou.fr









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