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En devenant propriétaire de la collection Espace Nord en janvier 2011, la Fédération Wallonie-Bruxelles n’a pas simplement acheté une collection littéraire de poche mais a sauvé un précieux outil à la protection et à la promotion du patrimoine littéraire belge. Au nombre de trois cents, les livres estampillés « Espace Nord » jouissent d’une excellente réputation et sont appréciés tant par le monde enseignant que par les particuliers grâce à leur prix accessible et aux lectures pédagogiques éclairantes présentes dans chacun d’entre eux.
Toutefois, cette renaissance n’aurait pas été possible sans une réponse adéquate au marché public lancé au printemps 2011 par la Fédération Wallonie-Bruxelles désireuse de confier la gestion et le redéploiement de la collection a un opérateur extérieur. De cet appel d’offre est née l’association entre la maison d’édition Les Impressions Nouvelles et la société Cairn.info, collaborant à l’édition traditionnelle et numérique de la collection depuis décembre 2011.
Après la réimpression de quatorze titres vivement demandés – Maurice Maeterlinck, Jacqueline Harpman, Armel Job ou encore André-Marcel Adamek – à l’occasion de la Foire du Livre de Bruxelles en 2012, la collection Espace Nord est en bonne voie d’atteindre sa vitesse de croisière en remplissant sa mission : la réimpression de huit titres épuisés et la sortie de huit nouveautés par année. L’année 2013 le prouve puisqu’elle a vu jusqu’ici la sortie de quatre nouveautés et de trois réimpressions : Dés d’enfance et autres textes de Karel Logist, Bubelè, l’enfant à l’ombre d’Adolphe Nysenholc, L’Œil à la mouche de André-Joseph Dubois et Le Nom de l’arbre d’Hubert Nyssen pour les nouveautés ; Histoire d’une Marie d’André Baillon, Baigneuse nue sur un rocher et Le Conseiller du Roi d’Armel Job pour les réimpressions.
En juin paraîtront Les Lieux communs suivi de Nouvelles de Xavier Hanotte, Thérèse Monique de Camille Lemonnier, Paysage flamand avec nonnes de Liliane Wouters et Mes villes de Guy Vaes. Rappelons que la sélection des nouveautés est opérée par un comité éditorial composé de spécialistes reconnus de la littérature francophone aux parcours et aux origines divers : Paul Aron, Françoise Chatelain, Anouk Delcourt, Rony Demaeseneer, Laurent Demoulin, Caroline Lamarche, Christian Libens, Jean-Luc Outers, Pierre Piret et Rossano Rosi.
La collection Espace Nord se veut accessible et fiable, c’est pourquoi un programme de numérisation et de service d’impression à la demande sera mis en place très prochainement pour tout particulier souhaitant accéder à la collection dans sa totalité. De nombreuses actions sont et seront lancées à l’intention des professeurs de français désireux de partager le patrimoine littéraire belge en profitant de l’appareil pédagogique mis à leur disposition.
Toutes les informations concernant la collection Espace Nord peuvent être consultées sur le site www.espacenord.com. Cet excellent outil de recherche offre un accès documentaire à l’ensemble des titres édités chez Espace Nord depuis sa création. Il s’enrichira progressivement pour devenir un portail de référence sur la littérature francophone de Belgique.
Pour en savoir plus : lire un grand entretien avec Tanguy Habrand, coordinateur éditorial d’Espace Nord, qui commente la relance de la collection sur le site Culture de l’Université de Liège.
Depuis le 1er janvier 2011, la Fédération Wallonie-Bruxelles est propriétaire de la collection littéraire de poche Espace Nord. Cette collection patrimoniale, riche de 300 titres, jouit d’une grande réputation en raison de son prix accessible et de l’appareil pédagogique mis en place pour éclairer chaque œuvre.
Au printemps 2011, la Fédération Wallonie-Bruxelles a lancé un marché public destiné à confier à un opérateur la gestion et le redéploiement de cette collection. Ce marché de service a été remporté par l’association constituée des Impressions Nouvelles et de Cairn.info, entrés en fonction en décembre 2011.
À l’occasion de la Foire du Livre de Bruxelles, quatorze titres épuisés de la collection, indisponibles pour certains depuis de nombreux mois, ont été présentés : La Grande Nuit d’André-Marcel Adamek, Mon Voisin, c’est quelqu’un de Vincent Engel, Le Bonheur dans le crime de Jacqueline Harpman, La Femme manquée d’Armel Job, Le Jour du chien de Caroline Lamarche, Un mâle de Camille Lemonnier, Pelléas et Mélisande, Petite Trilogie de la mort, La Princesse Maleine et Le Trésor des humbles de Maurice Maeterlinck, Les Mots et les Images de René Magritte, Nous deux / Da solo de Nicole Malinconi, Malpertuis de Jean Ray et Bruges-la-morte de Georges Rodenbach. Ces titres sont d’ores et déjà disponibles en librairie. Une nouvelle maquette a été conçue à cette occasion de manière à uniformiser les principes graphiques de la collection.
Le choix des nouveautés sera effectué par un comité éditorial composé de spécialistes reconnus de la littérature francophone, venus d’horizons très divers : Paul Aron, Françoise Chatelain, Anouk Delcourt, Rony Demaeseneer, Laurent Demoulin, Caroline Lamarche, Christian Libens, Jean-Luc Outers, Pierre Piret et Rossano Rosi. Les premières nouveautés qui viendront enrichir la collection Espace Nord seront annoncées l’automne prochain.
Les rééditions et les nouveautés paraîtront dès le mois de mai au rythme de deux titres par mois. Par ailleurs, un programme de numérisation et de service d’impression à la demande sera mis en place dans les prochains mois en vue d’assurer un accès à la collection dans sa totalité.
Toutes les informations concernant la collection Espace Nord peuvent être consultées sur le site www.espacenord.com. Cet excellent outil de recherche offre un accès documentaire à l’ensemble des titres édités chez Espace Nord depuis sa création. Il s’enrichira progressivement pour devenir un portail de référence sur la littérature francophone belge.
Pour en savoir plus : lire un grand entretien avec Tanguy Habrand, coordinateur éditorial d’Espace Nord, qui commente la relance de la collection sur le site Culture de l’Université de Liège.
De la ligne claire de Tintin aux blogs BD qui prolifèrent sur la toile, la bande dessinée a fait du chemin. Désormais, elle touche à tout et s’adresse à un large public. Entretien avec le scénariste Benoît Peeters, pour dessiner les contours d’un médium en plein essor.
La bande dessinée a diversifié ses supports, ses formes, et ses thèmes. Est-il encore possible de la définir ?
Pendant longtemps, on a associé la bande dessinée à l’enfance et au comique. Depuis 20 ans, cette définition n’a plus de sens. La bande dessinée adulte est plus présente aujourd’hui que la bande dessinée jeunesse, et la bande dessinée sérieuse l’est davantage que la bande dessinée humoristique. Autre phénomène frappant : ces dernières années, la bande dessinée s’est internationalisée, alors que les trois principales traditions – franco-belge, japonaise et américaine – avaient longtemps vécu de manière autonome. L’été dernier, j’étais invité à un festival à Taïwan, et je présentais des tendances récentes de la bande dessinée européenne. Quand j’ai montré des images de Bastien Vivès, un jeune auteur très en vue ici, les réactions du public ont été immédiatement positives. Les sensibilités graphiques passent les frontières et Internet en est devenu un vecteur. Craig Thompson (Blankets, Habibi), par exemple, emprunte à toutes les traditions. Il est autant influencé par l’Américain Will Eisner (The Spirit, Un bail avec Dieu) que par des auteurs européens. Quant aux supports, la bande dessinée fut pendant longtemps cantonnée à la presse et au livre. Aujourd’hui, la part de la presse a considérablement décru et le livre a changé dans ses formats, sa pagination, et sa présentation. Parallèlement, d’autres supports, comme les blogs, les sites Internet, et les tablettes, sont apparus.
Cependant, je ne pense pas que toutes ces mutations aient profondément modifié la nature du médium. Au contraire, je suis frappé par le fait qu’une forme née au XIXe siècle se soit maintenue dans ses structures de base : la division des images, la synthèse du mouvement, la présence du texte dans des bulles ou sans bulles, le blanc entre les vignettes… Entre une bande dessinée de Winsor McCay (Little Nemo) au début du XXe siècle et une autre de Chris Ware (Jimmy Corrigan) au début du XXIe siècle, je suis plus frappé par les similitudes que par les divergences.
La bande dessinée est avant tout perçue comme un support ludique, pensez-vous qu’elle puisse être également un média efficace ?
Je ne crois pas que la bande dessinée soit un médium ludique. Elle peut traiter de tout et n’a pas de véritables limites : elle peut se faire grand reportage, récit intime, psychologique, onirique en même temps que polar ou récit d’aventures. Cependant, il y a un fossé entre la réalité de l’offre de la bande dessinée et les préjugés de ceux qui la connaissent mal ou la méprisent. Les contempteurs de la bande dessinée appartiennent souvent à une catégorie qui la dénigre en même temps qu’autre chose : la musique rock, le rap, Internet, la télévision, les jeux vidéo, comme formant un grand fourbi de la sous-culture. La bande dessinée n’est pas prise comme un ennemi personnel mais comme le symptôme d’une dégénérescence culturelle, où presque toutes les formes récentes ou populaires sont amalgamées.
Les acheteurs de bande dessinée sont de plus en plus nombreux et elle est très demandée en bibliothèque. Comment expliquer cet engouement ?
Cela s’explique principalement par le fait que de nouvelles catégories de public ont été touchées. Le médium n’est plus seulement destiné à la jeunesse ou à un public masculin, mais s’adresse à tous.
Bien que la bande dessinée connaisse un âge d’or créatif, et un très grand rayonnement (festivals, expositions, adaptations cinématographiques), elle traverse une crise de surproduction qui fait que les lecteurs ont de plus en plus de mal à s’orienter. Ce sont bien souvent les vieilles séries reprenant les héros d’autrefois ou des produits commerciaux d’un intérêt relatif qui se vendent vraiment, alors que la bande dessinée originale peine à trouver son public. Cette surproduction fragilise le marché franco-belge, habitué à un certain confort. Le nombre de titres ayant crû considérablement, le tirage moyen et la vente moyenne de chaque titre a diminué. Il ne faut pas oublier que l’objet bande dessinée est plus difficile et plus coûteux à produire que l’objet roman. En dessous d’un certain niveau de vente, les auteurs risquent de ne plus pouvoir vivre de la bande dessinée, et de devoir en faire un loisir ou un second métier.
Vous avez imaginé le mot « aniconète » pour désigner quelqu’un qui ne sait pas lire une bande dessinée. Comment apprend-on à lire une bande dessinée ?
Parfois, on entend des gens qui demandent si, lorsqu’on lit une bande dessinée, il faut d’abord lire les textes ou regarder les images. On a un peu le sentiment qu’on se trouverait au cinéma avec quelqu’un qui dirait : « Est-ce que je dois d’abord écouter la bande son ou regarder l’écran ? ». Apprendre à lire une bande dessinée n’est pas sans rapport avec l’apprentissage d’une langue étrangère chez le petit enfant, et chez l’adulte. Un enfant qui est soumis à un bilinguisme précoce (la langue de la maison et la langue de l’école) va assimiler assez naturellement toutes sortes de mécanismes. Un adulte essaie d’entrer dans la langue étrangère par les codes, et redescendre du code à la pratique est souvent laborieux. Pour la bande dessinée, l’enfant semble produire très vite cette synthèse, peut-être parce qu’il pénètre dans la bande dessinée par l’image et que peu à peu le texte s’ajoute à sa lecture. Il fait des allers-retours instantanés entre la page, la case, la bulle. Certains adultes, qui n’ont pas eu cette familiarité enfantine avec le médium, continuent à se battre avec le mode d’emploi.
À travers vos métiers de scénariste de bande dessinée, d’écrivain, et de réalisateur, vous avez abordé le récit de trois manières différentes. Quelle est selon vous l’approche la plus immédiate ? En quoi le travail de scénariste de bande dessinée est-il spécifique ?
Mon outil a toujours été l’écriture, qu’elle soit autonome ou conçue pour l’image. Quand je travaille avec un dessinateur, mon récit est pensé en fonction de lui, et de ses envies. Certains dessinateurs aiment bien garder une grande indépendance ; ils préfèrent que le scénariste ne leur donne pas trop d’indications afin qu’ils se réapproprient la matière narrative. D’autres, au contraire, aiment que le dialogue soit très poussé, que les ambiances, la mise en scène, la mise en pages soient réellement discutés ensemble. Ces questions sont inséparables pour moi d’une réflexion sur la création en collaboration, sujet qui me passionne et auquel j’ai consacré un livre (Nous est un autre, écrit en collaboration avec Michel Lafon).
J’ai employé, dans le dernier chapitre de Lire la bande dessinée, l’expression « l’écriture de l’autre » pour qualifier le travail de scénario. Je ne peux pas concevoir les Cités obscures sans le dessin et la personnalité de François Schuiten. Ni le travail avec Frédéric Boilet – pour Love Hotel, Tokyo est mon jardin et Demi-Tour – sans son dessin et sa sensibilité particulière. À mes yeux, il y a au moins trois pôles dans le scénario : la construction de l’intrigue, l’écriture des dialogues et la relation à la visualisation. Dans mon cas, ce troisième volet est fondamental, et constitue une grande partie de mon plaisir. Un plaisir différent de l’aboutissement d’un projet solitaire.
Dans une présentation de l’exposition Archi et BD (Cité de l’architecture & du patrimoine, 2010), vous dites que la bande dessinée, par l’architecture et les objets qu’elle présente, « acclimate la modernité dans la vie quotidienne ». Avez-vous des exemples dans la bande dessinée actuelle ?
La bande dessinée a très souvent joué avec des éléments au moment où ils apparaissaient, comme si dessiner un objet ou une architecture moderne les rendait brusquement visibles ou assimilables. C’est frappant dès Rodolphe Töpffer (1799-1846) avec le télégraphe, mais aussi dans Little Nemo avec les dirigeables, ou dans Tintin avec le poste de télévision, présent dès la première version de L’Ile noire en 1937. C’est plus manifeste encore chez Franquin. Je me demande si la bande dessinée actuelle est toujours aussi en prise sur ces éléments-là. François Schuiten dit toujours qu’il n’aurait pas de plaisir à dessiner une voiture, un ordinateur, ou un téléphone mobile d’aujourd’hui.
Dans la bande dessinée, il y a une composante très contemporaine mais aussi une composante nostalgique très forte, qui m’agacent un peu. Par la relation privilégiée qu’elle a avec l’enfance, la bande dessinée semble favoriser une attitude un peu régressive. Les résurrections de héros donnent parfois le sentiment que la bande dessinée s’oriente vers la collectionnite. C’est un trait commun que la bande dessinée partage avec la chanson : n’importe quel tube, même dénué d’intérêt, finit par devenir supportable après un certain nombre d’années, parce qu’il ravive des souvenirs et des émotions. La bande dessinée a son versant collection de timbres, sa pente philatélique, qui quelquefois la pousse à regarder en arrière plutôt que d’aller vers l’avant, à rééditer sans fin des séries moyennes, à rechercher des premières éditions originales, à fétichiser les planches originales.
Quelquefois les auteurs arrivent à tirer parti de cette nostalgie, comme ce fut le cas pour Emile Bravo, dans l’album de Spirou Le journal d’un ingénu, où la manière de revisiter le mythe inclut la réflexion. C’est une nostalgie élaborée, retravaillée. Mais bien souvent, c’est purement complaisant, opportuniste ou mercantile.
Comment imaginez-vous l’avenir de la bande dessinée ?
Je crois que son devenir est d’abord du côté du papier. Bien sûr, des formes de lecture sur tablette ou via des blogs vont se développer et occuper une partie du marché, mais il me semble qu’un plaisir particulier de l’objet et une certaine notion de la page sont constitutifs de sa définition. D’autre part, je pense que la bande dessinée peut aborder tous les genres, qu’elle n’a aucune limite statutaire. On voit l’efficacité, avec Guy Delisle ou Joe Sacco, d’une bande dessinée de reportage, ou d’essai. À la différence de l’enregistrement instantané d’une caméra ou d’un appareil photo, la bande dessinée a une capacité de mise à distance et de réélaboration du réel qui a de beaux jours devant elle. Nous venons d’éditer aux Impressions Nouvelles une superbe bande dessinée de Cava et Auladell, Je suis mon rêve, qui revisite certains épisodes de la Seconde guerre mondiale sur un mode tout à fait novateur.
Je suis assez optimiste sur la capacité du médium à aborder les cinquante prochaines années. De même que la radio a survécu à la télévision et peut donc survivre à Internet, on peut se dire que la bande dessinée n’a pas de raison de s’écrouler prochainement et garde une pertinence. Ce qui est en soi un mystère ontologique passionnant. Qu’est-ce qui fait qu’un médium ne perd pas son identité dans ses propres transformations, que quelque chose de sa nature subsiste ? La bande dessinée donne l’impression d’être une forme solide, durable, capable de se transformer sans se dissoudre.
Propos recueillis par Céline Bagault
BAGAULT Céline, « Rencontre avec Benoît Peeters. La bande dessinée connaît un âge d’or créatif », mis en ligne sur Scienceshumaines.com le 20 février 2012, http://www.scienceshumaines.com/rencontre-avec-benoit-peeters-la-bande-dessinee-connait-un-age-d-or-creatif_fr_28387.html.
Entretien de BENOÎT PEETERS avec Jean-Pierre Criqui, chef du Service de la parole du Département du développement culturel (Centre Pompidou). Jean-Pierre Criqui : Le thème que vous avez choisi pour cette série de rencontres est celui de l’image. Que penser de sa présence au fondement d’une grande partie de vos travaux ?
Benoît Peeters : Même si mon origine est littéraire (Barthes, le Nouveau roman), les images ont très vite pris une place prépondérante dans mon travail. Une sorte de soupçon, ou peut-être de réticence plus intime, m’a tenu à distance du roman comme de tous les « grands genres ». J’ai toujours été plus à l’aise dans les formes intermédiaires, impures, multipliant les collaborations avec des gens d’images. Au début des années 80, quand j’ai commencé à travailler avec Marie-Françoise Plissart, le récit photographique nous est apparu comme un formidable champ d’expérimentation : en réalisant des livres comme Droit de regards ou Le mauvais œil, nous avions tout à apprendre, tout à inventer. À la même époque, quand avec François Schuiten nous avons entamé Les Cités obscures, nous avions le sentiment que la bande dessinée proposait encore d’innombrables territoires à arpenter.
JPC : Vous êtes avant tout préoccupé par la capacité narrative des images. Diriez-vous plus largement, ainsi que le laisse entendre le titre d’un de vos récents essais (Écrire l’image, 2009), qu’il existe une affinité essentielle entre le visuel et le verbal ?
BP : J’ai écrit pour l’image, j’ai écrit sur l’image – ou plus exactement sur les images, car c’est avant tout l’image séquentielle qui m’a retenu, de Töpffer à Hitchcock, de Nadar à Hergé. Mais je ne crois pas qu’il existe une affinité essentielle entre le visuel et le verbal. Celui qui écrit sur les images le ressent : le commentaire risque à chaque instant de rester à côté, comme sans prise sur ce qui fascine vraiment. C’est peut-être ce qui m’a retenu jusqu’ici d’écrire sur la peinture, qui tient pourtant une place essentielle dans ma vie. Même dans les arts mixtes comme le cinéma ou la bande dessinée, la complémentarité repose sur une dialectique fragile : très vite si l’on n’y prend garde, le scénario tend à prendre le pouvoir, condamnant les images à n’être que l’exécution d’un programme. À l’inverse, un auteur complet comme Chris Ware conçoit ses bandes dessinées de telle sorte que les relations entre les images ne sont plus d’ordre simplement narratif : leur organisation fonctionne en tous sens, un peu à la façon des connections neuronales. Le verbal remplit chez lui des fonctions multiples : narratives, plastiques, littéraires. À ce titre et quelques autres, Ware est proche de certaines préoccupations de l’art contemporain.
JPC : En écho à un film d’Ari Kaurismäki (Au loin s’en vont les nuages, 1996), ce “Selon Benoît Peeters” s’intitule Au loin s’en vont les images. Serait-ce le destin de la culture visuelle que de voir ses objets finalement lui échapper ?
BP : Oui, et les images elles-mêmes sont peut-être en train de s’en aller, à force de se liquéfier. Les frontières entre le graphique, le photographique et le numérique ne cessant de se brouiller, l’arrêt sur image reculant au profit du flux, on a sans doute pris le chemin d’une insidieuse liquidation. Mais la mélancolie de la perte devrait les rendre plus désirables encore.
SIX RENCONTRES AU CENTRE POMPIDOU, DU 19 OCTOBRE AU 9 DÉCEMBRE 2011
Conformément au principe du « Selon », Benoît Peeters, écrivain, scénariste, réalisateur, critique, est invité à partager ses domaines de prédilection et ses affinités, à donner le « ton » à une série de soirées à la façon d’un catalyseur ou d’un dénominateur furtif.
BENOÎT PEETERS, UN ITINÉRAIRE – 19 OCTOBRE, 19H, PETITE SALLE. Dialogue entre Benoît Peeters et Michel Gauthier, conservateur au Musée national d’art moderne, à propos de l’itinéraire éclectique de B. Peeters : nomadisme intellectuel, liens avec Roland Barthes et le Nouveau Roman, cinéma et bande dessinée, Paul Valéry et Jacques Derrida, collaborations avec Marie-Françoise Plissart, François Schuiten, Frédéric Boilet et quelques autres. Cet échange éclairera la diversité et la cohérence d’un parcours singulier. 17h / projection du long métrage de Benoît Peeters, Le dernier plan (1999, 90’).
NOUVELLES MÉTAMORPHOSES DE TINTIN – 31 OCTOBRE, 19H, GRANDE SALLE. À l’occasion de la sortie du film Le Secret de la Licorne de Steven Spielberg, Benoît Peeters revient sur l’étonnante permanence de l’œuvre d’Hergé. AvecJean-Marie Apostolidès (professeur à Stanford, auteur de Les métamorphoses de Tintin et Dans la peau de Tintin), Pierre Sterckx (critique d’art, auteur deTintin Schizo), Benoît Mouchart (directeur artistique du festival d’Angoulême, coauteur de Hergé, ligne claire et ombres portées) et Jaco Van Dormael(réalisateur de Toto le héros, Mr Nobody) qui avait eu le projet d’adapter Tintin au cinéma. 18h / projection de Moulinsart-Hollywood. Tintin et le cinéma, documentaire de 55’ réalisé en 1995 par Wilbur Leguebe et Benoît Peeters.
VOYAGES IMMOBILES – 9 NOVEMBRE, 19H, PETITE SALLE . « On est devenu soi-même imperceptible et clandestin dans un voyage immobile. Plus rien ne peut se passer, ni s’être passé », écrivaient Deleuze et Guattari dans Mille Plateaux. Benoît Peeters dialogue avec la photographe et vidéaste Marie-Françoise Plissart (Droit de regards ; Kinshasa, la ville invisible), le poète et critique d’art Stéphane Lambert (auteur notamment des essais L’Adieu au paysage. Les Nymphéas de Claude Monet et Mark Rothko. Rêver de ne pas être, l’écrivain et cinéaste Olivier Smolders (Mort à Vignole, La part de l’ombre). 18h / projection de Atomium in/out, de Marie-Françoise Plissart (2006, 26’) et de Voyage autour de ma chambre, d’Olivier Smolders (2008, 26’)
PAUL VALÉRY EN SES IMAGES – 16 NOVEMBRE, 19H, PETITE SALLE . Avec William Marx, Luc Dellisse et Jean-Christophe Cambier, Benoît Peeters évoque notamment les relations de Paul Valéry avec les peintres, son goût du dessin, son intérêt pour la photographie. Mais aussi les images, parfois encombrantes, qui s’attachent aujourd’hui au nom de l’auteur de Monsieur Teste. Lecture par Irène Jacob de plusieurs textes de Paul Valéry. 17H30 / Projection du film Paul Valéry de Pierre Dumayet et Robert Bober, 1997, 45’ (dans la série « Un siècle d’écrivains » de France 3).
ARCHIFICTIONS – 30 NOVEMBRE, 19H, PETITE SALLE. L’architecture innerve la littérature (Espèces d’espaces de Georges Perec, La Maison des feuilles de Mark Z. Danielewski), le cinéma, la bande dessinée, les arts plastiques. Parfois, elle cesse même de se matérialiser pour se faire pure fiction. Benoît Peeters orchestre la rencontre de François Schuiten(dessinateur des albums des Cités obscures et scénographe), Philippe Rahm (architecte et artiste) et Didier Faustino (architecte et artiste). 17h30 / Projection de Urbicande (2003, 7’) de Simone Bücher et de films sur Philippe Rahm et Didier Faustino.
CHRIS WARE, INVENTEUR – 9 DÉCEMBRE, 19H, GRANDE SALLE. Chris Ware, l’auteur du roman graphique Jimmy Corrigan, est sans doute, aujourd’hui, l’un des auteurs les plus novateurs de la bande dessinée. Dialoguent avec lui le critique québécois Jacques Samson (grand spécialiste de son œuvre, auteur de Chris Ware, la bande dessinée réinventée), le compositeur Walter Hus (qui prépare un opéra adapté de Jimmy Corrigan) et Benoît Peeters. 18h30 / projection de Chris Ware, un art de la mémoire, documentaire de 26’, réalisé en 2004 par Benoît Peeters.
Renseignements : Marion Gintzburger, 01 44 78 40 05, marion.gintzburger@centrepompidou.fr
Au Coup de fusil, rue Achille Jonas, faut bien livrer comme stipulé en gras, en haut à gauche sur le bon :
Livraison de 9 h 45 a 11 h 30
OU de 14 h 45 a 17 h 30
Faire signer le bon après contrôle de la marchandise par Mr Vercauteren (si Mr Vercauteren n’est pas là par Mr Dubru ou Mme Petitrobert)
Fermé le lundi
Avant c’était entre 9h 45 et 12 h 00 mais je suis arrivé un jour à midi moins cinq, et ils m’ont dit que je devais venir avant midi ! « Ben il est midi moins cinq là », j’ai fait. Ils ont pris ça pour de l’ironie… alors que nom de dieu ! je l’étais même pas ironique ! je sais ce que c’est que d’être ironique, je peux être le meilleur en ironie… mais là je le répète : je ne l’étais pas. Y a jamais que 10 à 15 colis, et en 10 minutes le marmiton ou le sous-fifre de service a largement le temps de fourrer tout dans le bac à glaçons et de retourner faire des courbettes au premier client qui rentre…
Mais le chef voyait pas les choses comme ça, le chef Vercauteren. À moins que ce ne soit Dubru. Vercauteren avait dû être viré mais on n’avait jamais changé sur le bon…
Bref, le chef a dit « Désormais je demanderai avant 11 h 30 ! »… J’ai pas pu m’empêcher, à froid : « Et si j’arrive à 11 h 25… », là j’étais ironique ! Quand je vous l’disais !
Mais aujourd’hui en ce mardi 29 mars il est 10 h 34 et 23 secondes… Je me faufile par le garage avec mes 13 colis de glaces, sorbet, profiteroles et autres babas au rhum en quinconce sur le diable… Je débarque dans la cuisine, où tout un petit monde s’affaire déjà aux fourneaux, avec un tonitruant « Bonjooouuur ! »
Le chef Dubru arrive, il me regarde en fronçant ses gros sourcils noirs. Qu’est-ce qu’il a !? Je regarde ma montre : 10 h 36 (je sais, j’écris vite ).
Il pointe un doigt vers moi.
– C’est vous ?
– …
– Le Belge de chez Ruquier !? C’est vous qui passez chez Ruquier !? hein ? Non ?!
– Euh ben… non… oui… mais je passe plus pour…
– Oui ! je le reconnais à sa voix, c’est LUI !
Il rameute tout son personnel de salle, qui débarque comme si y avait le feu, et enchaîne :
– C’est lui, j’en étais sûr… la dernière fois déjà j’me disais… puis quand Ruquier a dit qu’t’étais livreur à Bruxelles… Oh oh j’l’adore Ruquier, j’regarde tout l’temps…
Le barman et un des cuistots me regardent l’œil atone et se demandent vraiment ce qu’on leur veut, et tout le reste du personnel – 10 personnes au moins mais j’ai pas pu bien compter tellement j’étais mal à l’aise – me lorgnait comme une bête de foire, mais ça contrarie pas Dubru qui relance :
– Alors c’est fini ? t’y vas plus ? c’est vrai que les dernières fois c’était pas extra…
Je devrais répondre que je suis crevé, que cet exercice m’a éprouvé et que pondre deux sketchs par semaine c’est dur ; ils m’ont un peu pressé comme un citron et là j’ai plus d’inspiration. Le pire c’est que dans les derniers passages, j’étais pris de crises d’angoisse, je me déconcentrais, je pensais à autre chose quand je jouais « Je vais pas rater mon thalys ? », « Et je vais écrire quoi la semaine prochaine ? », « Et mes enfants que deviennnent-ils ? »… Il paraît que dans le jargon du spectacle, ça s’appelle « avoir le diable ». Décidément.
Mais bon j’ai pas à expliquer tout ça. Question de dignité et puis aussi question que le camion est pas très bien garé au coin de la rue…
– Ben… euh… j’fais un break là, puis j’y retourne peut-être.
– Ouais parc’que Ruquier y t’aimait bien… Il est sympa Ruquier ?
– Mmmm… il est sympa… on va boire un coup avant l’émission au bistrot du coin… puis y passe dans la loge voir un peu ce qu’on va faire, y nous donne des conseils… Après on va manger un bout chez lui, un magnifique appart’ dans le 17ème ou le 16ème …
– Ah… Ben Faut qu’tu remettes le paquet ! c’était excellent ton sketch avec le chien…
– … le chien…
– Ah non, ça c’est De Benoist… lui il est trop fort ! Toi c’était bien, c’était avec le euh… le…
– Le bracelet… L’éolienne ?
– Ah ouais l’éolienne trop fort !
Le personnel du resto a déjà repris le boulot depuis un moment. Moi aussi je dois y aller. Dubru veut absolument m’offrir un verre, je finis par dire « Un café alors parce que j’ai… » il me coupe : « Un café ! tu rigoles ! un verre de champ’ ! c’est pas tous les jours qu’on a une vedette… quoique la semaine passée André Lamy est encore venu bouffer… là, il était à cette table-là… ». Je refuse poliment mais j’ai déjà le verre en face de moi. Champagne. Pas dégueu. Y a des lustres que j’en n’ai plus bu, Si j’en ai déjà bu…
Je reviens au camion.
J’ai oublié mon gsm dans la cabine, j’ai 2 messages :
1) « Bonjour c’est Denis Sauvage de La feuille de Chou, je vous appelle de nouveau concernant la petite interview que j’aimerais faire de vous… j’attends impatiemment de vos nouvelles, rappelez-moi au…
2) Un sms – de… Betty, mon ex-femme « Comme tu me prends pour une merde dans ton roman, je pourrais peut-être avoir une rétribution »
Merde :
1) Denis Sauvage, je l’évite depuis 15 jours si pas trois semaines, il a tendance à transformer tout ce qu’on lui raconte… Il paraît qu’il se trimballe plusieurs procès en diffamation, carrément mais c’est peut-être des ragots aussi, allez savoir dans ce milieu… Surtout qu’il pourrait me faire un beau papier en national sur le bouquin, mais y va sûrement de nouveau me bassiner avec Ruquier…
2) Mon ex a dû se procurer le bouquin et… le lire jusqu’au bout.
Bon je vais toujours m’occuper du problème n° 2, mon ex. Comment peut-elle le prendre comme ça ? elle aurait dû voir que j’ai romancé, exagéré… je vais l’appeler… enfin Non… Si… Ben non keske je vais lui dire.. Quel con, j’aurais pas dû écrire ça, j’aurais rien dû écrire, ce bouquin ça va être que des emmerdes… Et elle parle de rétributions, ça c’est bien elle : elle pense que je vais me faire des couilles en or, si elle savait. Bon je laisse comme ça, si je sonne ça risque de s’enveni… Dring Dring (c’est elle, Betty !). Je décroche (Merde je devrais pas !).
– Oui.
– C’est moi Betty, fait une voix voilée par l’excès de tabac.
– T’as acheté le livre ?
– T’es une ordure !
– Non mais attends, le prends pas comme ça… faut prendre ça avec dérision, j’ai… euh exagéré… tout le monde en prend pour son grade dans ce livre, y a que des antihéros, même moi j’ai pas l’beau rôle, ni Sylvie…
– C’est ton problème moi j’ai rien deman…
– Écoute Betty…
– Ton gamin voudra plus te voir si…
– Jo, mais keske ça a avoir avec…
Juste à ce moment je le vois surgir comme venu de nulle part ! juste là à hauteur de la portière. Parachuté ! Catapulté ! Un motard ! Il me fait signe de me garer, je coupe immédiatement Betty… Je balance le gsm sur le siège à côté… Mes jambes flageolent, elles touchent plus les pédales et mon cœur me remonte d’un coup dans la gorge. Je dois m’arrêter, me garer mais ou ? j’suis Chaussée de Waterloo à Uccle. Je m’immobilise en double file.
Les bagnoles à l’arrière sont pas contentes mais comme y a un flic et non des moindres (un castard avec un cou de taureau, tout droit sorti d’une série américaine. Il a pas l’air commode, ils sont jamais commodes) : pas un coup de klaxon. Le flic me regarde sans même retirer ses ray ban (imitation ? j’sais pas pourquoi je pense à ça alors que je vais sûrement me choper une belle prune ).
– Vous téléphonez au volant, me dit le gaillard impassible.
– Non… euh… enfin je veux dire oui mais, désolé… j’ai une oreillette mais elle va plus… je sonnais à un client que je ne trouve pas et j’ai…
– Le code de la route est le même pour tout le monde, je peux voir votre permis et les papiers du véhicule ?
– Le… permier… papier… et le permis du véhicule euh papier du véhicule ?
Je retourne tout le camion et… Dring Dring… Merde, c’est pas le moment.. Je réponds pas, tu parles !… Ou sont ces foutus papiers bordel !!?? et Driiin DRIIINg Driiing : Non ! Non et non !… je mets enfin la main sur les papiers et mon permis avec ma photo à tête de truand, ça va pas arranger les choses je me dis… DRIng Dring… « Vous pouvez répondre maintenant ! » me lâche mâchoire serrée le représentant de l’ordre pendant qu’il vérifie mes papiers et qu’il crée un embouteillage monstre… Cette fois ça klaxonne un peu… Je décroche : c’est Betty.
– Tu me raccroches au nez en plus !?
– Betty, je dis avec la voix encore tremblotante, j’me suis fait arrêter par un flic parce que je téléphonais au volant alors…
– T’as rien trouvé d’autres, tu me prends pour une conne, j’te si…
– Merde Betty ! je te rappelle !!
J’crois qu’elle a compris pour l’instant. Le super-flic à deux roues me remet les papiers en maugréant « Vous savez que je pourrais vous le confisquer votre G ! » Mon G ! Mon G ! Là je sais pas pourquoi, je lui lâche :
– Vous connaissez Ruquier ? Laurent Ruquier de la télé ? Parce que je passe dans son émission… vous savez son émission qui passe tous les jours ? « On n’demande qu’à en rire » ?
Starsky et Hutch à lui tout seul me regarde comme si je lui disais que j’étais le fils caché d’Yvette Horner et de Charles Bronson.
Putain ! Je suis tombé sur le seul mec qui connaît pas Ruquier !
« Je regarde jamais la télé » me repond impassiblement notre homme justice en me tendant mon PV. Il s’en va les jambes arquée vers sa bécane, l’enfourche et démarre en trompe comme il a surgi…
Je reste encore un petit moment pantois en double file chaussée de Waterloo à Uccle à hauteur du n° 125b dans un concert de klaxons.
J’avance un peu plus loin, et je fais une halte dans le bois de la Cambre ( où les camions sont interdits ) pour reprendre mes esprits. À la radio y a l’Etienne Daho qui tombe pour la France… Moi je tombe pour Topgel… Je me roule une clope, je suis tellement nerveux que tout part en couilles : papier-tabac-salive… j’envoie balader la petit bouillie infumable… Je me rabats sur deux dafalgan qui traînent dans le fond de mon sac.
Je suis sorti de ma torpeur par un coup de fil de Martin, l’attaché de presse de ma maison d’édition pour me dire qu’une certaine Géraldine Delieu du Messager va m’appeler aujourd’hui pour une interview. Il me précise que c’est bien et qu’il a surtout mis Ruquier en avant pour l’avoir… Bah du moment que c’est pas Denis Sauvage… Je lui demande s’il a des nouvelles de Hautier… il me répond c’est en cours c’est en cours, je relance je relance… et il me salue et raccroche, il me souhaite aussi bon après-midi.
Je raccroche et Dring et Dring… Merde c’est pas vrai… ça c’est de nouveau Betty, tu vas voir, je décroche vite sans regarder.
– Allo oui !
– C’est Sandra.
– Sandra !?
– Sandra, ton ex-femme… ta 1ère ex-femme.
– … T’as lu le livre ?
– Quel livre ?
– Mon livre, j’ai écrit un livre… j’ai donné un exemplaire à Sam’.
– Alain, si tu crois que j’ai le temps de lire… Mais à propos d’Sam’, c’est pour ça que je t’appelle…
– Ah.
– Ta fille veut se faire faire un piercing dans la langue.
– Ah.
– C’est tout l’effet que ça te fait, ta fille de 15 ans veut se mettre un piercing dans la langue et…
– Écoute Sandra, du calme, tu me prends au dépourvu, je suis sur la route là… J’vais lui parler : passe-la moi…
– Elle est pas là… elle est chez son copain.
– Elle a un copain !?
– Oui elle a un copain, ta fille a 15 ans et elle a un copain… écoute j’ai pas trop l’temps, je voudrais que tu lui parle ce week-end…
– Ce week-end ?
– Oui elle va chez toi ce week-end…
– Ah oui… ce week-end…
– Essaye de l’empêcher de faire ce piercing, tu sais j’ai pas toujours facile avec… Et elle te ressemble tellement, elle aussi écrit… des poésies, des trucs noirs avec du sang et tout ça… Et pourtant à l’école elle fait rire toute sa classe comme toi à l’époque… bonjour la note de comportement, si tu lisais son bulletin tu saurais…
– Ah… elle écrit et elle fait…
– Écoute, j’te laisse, j’ai pas l’temps, je cours je cours… J’voulais quand même te dire que je t’ai vu chez Ruquier , c’était pas mal…
– Ah… C’était quand ? j’y vais plus là, j’me suis fait…
– Oh ! J’sais plus, tu sais je regarde rarement la télé… j’suis tombé dessus comme ça… Et il est sympa Ruquier ?
– Hein… Sympa… Ruquier… Oui, je suis encore allé manger avec lui hier dans une petite brasserie en face du Moulin Rouge… Et puis il veut me produire, parce qu’au début il croyait pas qu’j’étais chauffeur-livreur, mais maintenant… Enfin il veut m’sortir de là mais j’hésite, j’ai peur de rester à Paris toute la journée, j’vais m’emmerder… et puis y a les enfants, ils vont sûrement me manquer… et….
– Je dois te laisser là… N’oublie pas Sam’ vendredi !
– Ah… Non ok, à vendredi.
Ruquier, je n’ai jamais fait que le croiser… « Bonjour »… « Au revoir »… « Ça va en Belgique ? »… « Oui, Merci »… « Bonne chance »
Il est là. Il est là, dans cette librairie sur le coin. « La librairie du coin », ben oui ça a le mérite d’être clair et simple, ils ont pas dû s’creuser longtemps… J’aime bien les quartiers comme ça, ça m’fait rire, encore c’matin je suis passé dans le quartier Tomberg à Woluwé et là y a « Boucherie Tomberg », « Tomberg Taverne », « Tomberg Opticien », « Tomberg Pompes funèbres »… Par contre je livre de ces restos, fallait y penser : « Wonderfood » … « La vérité si j’mange ! » … « L’union fait la faim » … Dans l’assiette souvent c’est aussi original et tu dois repasser chez « Farid, Pitta & Kebab » là c’est pas recherché mais c’est copieux et ça tient au corps.
Bref, revenons à la librairie du coin, revenons dans la librairie du coin… il est là ! Je l’ai repéré dès que j’ai passé la porte… il est là sur un tréteau au milieu avec un panneau « Nouveautés » qui flotte au-dessus ! Qui ? Quoi ? Hein ? Mon livre ! Mon bouquin ! Mon roman quoi ! Chauffeur-livreur, un roman belge. Je m’approche le cœur serré, il est là, il y en a même toute une pile, il est là, coincé entre Le fils de Michel Rostain (Goncourt du 1er roman 2011 !), Offrir l’espoir de Danielle Steel et la bio de Keith Richards. Quel environnement ! Y a même Houellebecq qu’est encore là, pas très loin (j’ai vraiment de bonnes fréquentations ! non ?) Oh oh ! à quelques piles de là y a même Bouvard (lui qui me reprochait à une époque de n’avoir aucune rigueur et pas tellement d’aptitude à l’écriture, nous voilà voisins de librairie).
Je prends le livre, mon livre en main, je le touche, je le tâte, j’évente les feuilles, je le respire, je l’examine, je l’ausculte l’œil humide, il est bien, il est BEAU ! pas trop gros, pas trop petit, le bon nombre de pages ! Bravo Les Impressions Nouvelles ! Merci M.D. (mon éditrice) ! ça y est une larme coule et… et… je le caresse encore et encore, je le pelote, je le retourne dans tous les sens… Quel épiderme ! Quel galbe ! Des courbes de rêve ! J’ai l’impression d’être avec une fille pour la première fois. Premiers émois. Première fois. Sur un nuage.
C’est lui, c’est moi. C’est bien moi sur la couverture, c’est mon nom, c’est ma tronche… Je lis et je relis le résumé au verso… J’vais me l’acheter ! Je devrais pas : j’vais en avoir 20 gratos à la maison d’édition, ce sera pour les potes, moi j’vais me l’acheter ! Y paraît que ça porte bonheur ! Je le touche encore, je l’ouvre… je relis certains passages, j’en redécouvre… et je me souviens. « Ah ! oui celui-là j’l’ai écris pas loin d’ici, c’est dingue ! et celui-là c’était quand j’attendais le dépanneur », je dis presque à haute voix. Un flâneur passant par là jette un coup d’œil furtif par-dessus mon épaule pour voir ce qui m’intéresse tant… J’ai envie de lui dire « Et ! c’est mon bouquin ! c’est moi qui l’ai écrit ! Prenez-le c’est bien et je vous le dédicace ! », mais je ne le ferai pas. La vendeuse s’approche doucement, elle fait semblant d’arranger des piles de livres mais me regarde du coin de l’œil l’air de dire « C’est quoi c’baroudeur qui tripote les livres ! ? », c’est vrai que j’suis en pleine tournée, et qu’avec mon bleu de travail, mon blouson en peau d’lapin et ma tête hirsute, j’dois pas trop avoir l’air d’un amateur de livres et encore moins d’un écrivain. J’ai pourtant envie de lui dire aussi « C’est mon bouquin ! c’est moi qui l’ait écrit ! C’est ma photo là ! », et elle est mignonne et fraîche, doit pas avoir beaucoup plus de 20 ans peut-être même pas… le genre à écrire de la poésie à ses heures perdues, mais peut-être qu’elle fait des films amateurs avec son p’tit copain à la webcam dans sa chambre. Mais je ne lui dirai rien. Et elle ou une autre… mignonne, fraîche, poésie ou j’sais pas quoi… personne ne me gâchera mon plaisir… TUUUT ! TUUT ! … La vendeuse s’approche : « Monsieur… Monsieur ! Ce n’est pas votre camion là-dehors ? Je crois qu’il gêne le tram… » Merde ! je pensais bien que j’étais garé trop près des rails. Je lui fous le livre, mon livre dans les mains à la jolie vendeuse, « Tenez-le moi, je viens le chercher après ma journée ! » je lui lance tout en quittant précipitamment le magasin… je me retourne sur le pas de la porte et je rajoute : « C’est moi ! Alain Doucet c’est moi ! c’est moi qui ait écrit ce livre ! c’est moi le chauffeur-livreur… » La demoiselle me regarde comme si je revenais irradié du Japon.
Je reviens après ma journée. Ce n’est plus la petite vendeuse, un mec BCBG avec de petites lunettes rondes et un polo blanc Lacoste. Il scanne mon bouquin… Biiip… jette un œil négligeant dessus pour voir c’que c’est mais bon… Il en a vu d’autres. Je paye et j’me casse.
Dans ma bagnole, le livre, mon livre, il est à côté de moi sur le siège passager. Pendant tous le trajet je le touche, le tâte, l’évente, le respire, le pelote…
