Mon bout de monde — Stéphane Lambert
derrière le sommet / où s’affaisse la montagne / s’ouvre une autre faille
la profondeur / tel qu’on le croit / n’est pas spirituelle / me dis-je / dans la Rothko room / à Washington / la profondeur / est spatiale / plus on regarde / cette surface colorée / plus on s’enfonce / dans son lointain / paysage indéterminé / fait pour que les yeux / se perdent / dans cette absence / de détermination / tout comme / une pensée / laisserait / soudainement / entrevoir / son abîme / plus rien / n’existerait / hors ce regard / perdu / dans l’indétermination / où l’œuvre / serait devenue / finalement / le lieu unique / de notre vie / corps céleste empêtré / dans la matière / image-devenir / de l’impossible image / fond vide et plein / miroir-origine / cœur aboli / présence / en constante soustraction / extinction extension / espace / espace / espace / ouverture totale / de l’espace clos /
dès lors pourquoi / cette incapacité / à vivre / cette sensation tenace / de ne pas pouvoir / être là / inapte / toujours à la recherche / d’une forme introuvable / différant sans cesse / ce constat / par d’incessants départs / me ramenant / à d’autres départs / toujours et toujours / jusqu’à où / jusqu’à quand / et si me dis-je / apprivoiser cette sensation / et si me dis-je encore / trouver dans ce mal-être / un autre goût / que celui du mal-être / un être-au-monde / par exemple / acceptable / le seul / qui me soit donné / dès lors / ces solitudes répétées / vécues comme / des présences inconfortables / seraient / l’unique compagnie / résolvant / toutes les attentes / l’appréhension de l’être / dans sa multiplicité / à travers soi / l’appréhension de soi / comme une infinie altérité / (corps multiplié / par la mutilation / du nom) / – et non plus / ce moi lourd / dont il faudrait / se défaire
ainsi / des grandes œuvres / qu’elles tuent / ceux qui les ont enfantées / pour nourrir / les yeux anthropophages / ainsi / de la beauté / que la mort / introduit dans le don / le sacrifice / de ce qui m’appartient / allège votre peur / ainsi / désormais / de ce qui fut l’issue / de l’œuvre / qu’il l’imprègne / comme si elle l’avait / toujours porté / ainsi / les sensations / s’achèvent / et s’acheminent
s’arrêter à l’initiale / où dans le non-dit / commence l’espace
et dans l’espace / anonyme / demander à l’informe / de témoigner / de l’impression du vide / (sa folle contenance)
assemblage de taches / ou endémie du papier / sans quoi / rien ne serait / comme avant / car nul ne sait / de quelle manière / s’écrivent les cartes / comment s’inventent les territoires / ni à quel degré / d’éclatement / les formes / perdent / leur entendement
à travers la transparence de son nom / se lit l’interminable révolution des planètes / où s’étend le son / régissant l’unité / et voguent / les morts
l’effroi de voir / s’annuler / ce qu’on voit / traduit / en signes cabalistiques
chercher alors comment / s’aventurer là où l’image disparaît / où la fin s’arrête de finir / sans autre loi que l’ordre invisible / le débordement des limites
les infra-images de Christian C / prennent résolument d’assaut / l’espace de l’impossible image / devenant alors / anti-images en action
faire vivre du néant / ce qui sans création / à notre vue / serait sans existence / et qui pourtant / est là / flottant / dans la troposphère / inconsciente / cellules / si assimilées / qu’elles en peuplent / l’oubli
mais la finesse du derme / orbiculaire / qui recouvre l’œil / laisse entrevoir / lorsque / paupières baissées / s’infiltre / enfin / la lumière / une vie engloutie / danse souterraine / images noyées dans l’image / fond sanguin de l’art
et à leur tour les mots / seraient des corps silencieux / sans nulle autre fonction / que de traverser l’espace / partagé / comme des comètes-sœurs
mais qui parle ce langage / qui sait l’usiter / dans ce pays / d’exploration / au doigt et à l’œil / pour seule directive
champ contre chant / paume ouverte / à ce qui n’est pas annoncé / incluant scories / collées à la paroi translucide / du présent / déchets des années / balayés / dans le couloir impatient / des siècles / transformés / en lointaines traces / de matière organique
microcosme / de l’ancien évanoui / ranimé / sous forme / de contagions sérielles / de vie renouvelée
penser en éclat / comme si l’inscrit / cherchait / par essence / à se libérer / de l’inscription
comme si tout ce qui avait été fait / gommait déjà ce qui était à venir / renvoyait chaque nouvelle expression / à son empreinte future
mémoire secrète / battant / comme un rythme / coloré / sous la pulsion / du geste / et du feu
et cela encore / n’est rien / à côté de / ce que cela est
instant dévorant dévoré
la peinture, c’est…
un œil aveuglé…
qui voit ce qui l’aveugle
Bram Van Velde
Exposition « Invisible condition d’Image » de Christian C
Du 4 au 29 juin 2013
Galerie Brun Leglise (51, rue de Bourgogne – 75007 Paris)
www.brunleglise.com – www.christianc.info
