Nouvelles — Rossano Rosi

À propos de Rossano Rosi

[13 fév 2012 | Pas de commentaire]

Le jour où, levant le nez d’un Plutarque ou d’un Cicéron, il se demanda quel pourrait bien être le dernier mot qu’il prononcerait de sa vie et qu’il commença, mine de rien, d’avoir des soupçons, il eut comme un flash sous les paupières. Oh ! ce ne furent pas vraiment des soupçons ! Jamais il n’aurait eu un tel courage. Ce n’était qu’une vague appréhension, normale après tout pour un homme abordant la cinquantaine avec cette conviction intime qu’il ne se trouvait qu’à mi-chemin — au pire… — de sa mort. Mais bon. On ne savait jamais. À cet âge, « la prudence est de mise » : ce furent les mots exacts que prononça son médecin, lorsqu’il répondit par un hochement de tête, grave et compassé, à la demande qu’il lui avait faite de « subir des analyses ». À vrai dire, il s’était plutôt attendu à une autre réaction… Il aurait espéré que le médecin lui rie au nez et lui assure que diable ! un homme en aussi bonne santé que lui n’avait pas besoin de « subir des analyses » ! Or, il avait eu ce hochement de tête ; et un vilain frisson lui avait parcouru l’échine.

Très bien… Il irait. Il subirait des analyses.

En s’installant dans l’espèce d’appareil spatial qui allait saucissonner tout l’intérieur de son corps, il eut à nouveau ce flash sous les paupières. C’était une ombre… une silhouette familière qui lui laissait une drôle de sensation au bout des doigts… Cet objet indistinct allait et venait de part et d’autre de la circonférence de sa conscience ; il peinait à l’immobiliser. Mais enfin il y parvint. C’était un animal en peluche — un éléphanteau — qu’une de ses vieilles amoureuses, une belle jeune fille aux boucles et aux yeux d’Anglaise, lui avait offert un 14 février, il y avait au moins trente ans. Il se souvint d’avoir trouvé ça ridicule : pas tellement le doudou, mais faire un cadeau à l’occasion du 14 février ! Mais il l’aimait tant, cette amoureuse, qu’il n’osa rien lui laisser paraître ; et il prit l’habitude de dormir avec le doudou. L’éléphanteau était en fait soyeux et confortable. Il s’y attacha, s’agrippait à sa trompe. Et lorsqu’elle le quitta, trois ans plus tard, et qu’elle emporta avec elle le doudou, en le tenant elle aussi par la trompe, la douleur de cette séparation fut d’autant plus aiguë que le doudou avait disparu de son lit et y avait laissé un grand vide. Il souffrit, pleura, en un mot : fut inconsolable. Tantôt il avait de cruels accès de cafards, tantôt il démontrait par a + b que sa vie n’aurait plus de sens. Il se jura dès lors qu’il vivrait seul et tint parole (moins du fait de cet amour perdu que du profond égoïsme de sa nature, en fait, qui n’aurait plus supporté la moindre concession). La pratique assidue des langues anciennes eut à la longue un effet antalgique sur son cœur et sa raison. Bientôt, il cessa de penser au doudou ; le souvenir de celle qu’il avait aimée se perdit au loin de son passé. Il la recroisa, des années plus tard, sur facebook, mais jamais le souvenir de ce doudou, du moins jusqu’à ce jour, ne refit surface en lui. C’était quand même curieux : il ne comprenait pas pourquoi c’était le cas aujourd’hui.

Dix jours plus tard, la voix grave et compassée de son médecin l’invitait à revenir à l’hôpital y chercher les « résultats » de ses « examens ». L’espace d’un instant, il oublia son âge et eut l’impression d’être redevenu un étudiant rendu anxieux par l’approche du verdict. Il tremblait, ne comprenait plus rien à Platon et le personnage de Socrate lui était devenu grotesque. Il se disait que son grand appartement était soudain bien vide et que peut-être… Soit. Il se rendit au rendez-vous.

Lorsqu’il sortit de l’enceinte de l’hôpital, affublé de cette fâcheuse nouvelle, une réplique de cinéma lui traversa l’esprit. Il revit Woody Allen dans Hannah And Her Sisters sortant lui aussi d’un hôpital, mais à New York, faisant lui aussi, mais à New York et non bêtement à Bruxelles, faisant lui aussi, comme lui-même à l’instant, ici, dans la rue Édith-Cavell, faisant des pas dans la ville qui étaient ou eussent pu être les derniers de sa vie. Un radiologue venait de lui dire, à Woody Allen, à New York, qu’il avait une tache — a spot — aux poumons ; il était convaincu désormais de mourir. Il entendit la voix tragi-comique de Woody Allen répéter dans les rues de New York ce mot tabou, ce mot cruel, qui faisait trembler la Terre entière et dont il se rendait compte qu’il était devenu à son tour victime. À tort. Puisqu’on apprendrait — évidemment ! — qu’il n’en était rien… Pendant une ou deux minutes, il eut ainsi l’espoir qu’il en irait de même pour lui : que ce serait comme dans une comédie de Woody Allen et que tout finirait bien. Il avait du mal à avancer, se demandait où il avait garé son automobile. Il tomba dessus presque par hasard et son mince, si mince espoir aussitôt s’envola.

Le procès-verbal de mauvais augure ornant son pare-brise signa son arrêt de mort. Il mourait ; il ne l’ignorait plus. « Au moins, se dit-il avec un sursaut d’ironie, cela ne servirait à rien de le payer ! » Il le déchira en mille morceaux comme il eût déchiré son propre cœur. En regardant s’envoler ces bouts de papier, il se jura de résister et de vivre, de vivre normalement le plus longtemps possible. Il rentra chez lui avec une certaine confiance en l’avenir. Il observa les livres qu’il n’avait pas encore eu le temps de lire ou de relire. Et tout alla très vite. Il vieillit de vingt ans en quelques semaines et se retrouva bientôt, chauve, édenté, archiridé, dans un service de soins palliatifs. Il gardait sur sa tablette un épais volume dont il ne sut dépasser la page vingt-cinq. Il ne reçut, un jour, que la visite d’une magnifique jeune fille aux boucles et aux yeux d’Anglaise qui le troublèrent miraculeusement ; elle s’était trompée d’étage, croyant arriver, un vieux doudou dans les bras, à celui de la maternité où l’une de ses grandes amies venait d’accoucher. Elle resta néanmoins avec lui une bonne demi-heure, sans doute par pitié, lui expliqua que le doudou qu’elle avait l’intention d’offrir à son amie était un cadeau de sa propre mère, le souvenir d’un vieil amour, et elle quitta la chambre à peine capable de retenir cette espèce d’angoisse terrible qui vous poigne les yeux, fussent-ils aussi bien maquillés, fussent-ils aussi troublants, à la vue d’un corps abîmé qu’enveloppe la mort, d’un corps gris que même la lumière la plus belle eût été incapable désormais d’éclairer. Elle lui laissa, sur un coup de tête, le doudou qu’elle comptait offrir à cette jeune mère de vingt-huit ans, à qui elle ne put s’empêcher de raconter cette visite impromptue en éclatant soudain en sanglots, au point d’effrayer le bébé et d’être chassée de la chambre par cette donneuse de vie qui ne voulait pas de l’ombre froide de la mort dans son espace vital.

Il serra le doudou de cette inconnue contre sa joue et se mit lui aussi à pleurer.

Montaigne lui était devenu inutile, et avec lui toute la philosophie antique : les leçons de Sénèque ou de Socrate s’évanouirent au contact glacial de l’Inéluctable. Il cria, hurla, oublia toute mesure, demanda qu’on arrête cette sale blague, se déclara prêt à signer un pacte avec le diable, affirma qu’il avait oublié d’éteindre la lumière dans sa chambre.

Sa chambre.

Il ne revit pas en pensée toutes les chambres de sa vie ; c’eût été trop beau ; trop romanesque.

Sa chambre.

Il mourut comme on tousse, tout bêtement, sans amis, en essayant de souffler, en vain, ce mot à travers l’air, le dernier mot de sa vie qui ne voulut jamais sortir de sa bouche et y resterait coincé à l’insu de tous, à l’insu de soi. Sa chambre.


Le nouveau roman de Rossano Rosi, Stabat Pater, vient de paraître en février 2012. Une écriture brillante et ironique à découvrir, dans la lignée de Boris Vian et Raymond Queneau.


[17 jan 2012 | Pas de commentaire]

J’avais attendu Thomas une bonne partie de la soirée ; peine perdue, il ne viendrait plus. Baigné de musique, toujours le même morceau, un morceau datant de l’année 1989 (je n’arrivais pas à m’en défaire tant, hélas ! il me collait au cœur), mon studio exigu de célibataire semblait être devenu, tout à coup, gigantesque. Les affres de la semaine, les mauvaises nuits, l’irritabilité exponentielle de mon humeur, tout cela faisait en sorte que mes week-ends se passaient dans une sorte d’état comateux où l’alcool n’avait désormais rien à voir. La fatigue seule expliquait cette chose qui m’avait toujours paru jusqu’ici abstraite, mais que je touchais maintenant du doigt, de jour en jour, de semaine en semaine davantage. Le vieillissement.

Accoudé à la fenêtre, tandis que s’écoulait le flux des automobiles sur le boulevard Anspach, dans un concert de klaxons, de coups de frein, de hurlements, tantôt joyeux, tantôt inquiétants, les bras croisés, je regardais passer tous ces fêtards du samedi soir, sans plus espérer de Thomas.

« Samedi soir ? Chez toi ? Et puis… out ! » m’avait-il écrit. J’avais été surpris de recevoir un texto de Thomas ; cela faisait si longtemps. Bien sûr, de temps à autre, on se croisait, on se parlait un peu. Mais de là à se fixer une date pour une soirée… Quand était-ce donc la dernière fois ?

À force d’être devenu casanier, de me lasser du monde et des soirées en musique, avec l’alcool, les clopes, les franches rigolades qui ne me faisaient plus rire, j’avais poussé insensiblement Thomas, qui lui ne changeait pas, à ne plus me contacter. J’étais devenu un ennuyeux.

Je me souviens parfaitement de la première fois où j’eus cette sensation : d’être devenu un ennuyeux. Nous habitions encore à Saint-Gilles, Thomas et moi. Nous n’imaginions pas que nous vivrions ailleurs et nous sortions, chaque vendredi, chaque samedi, et tous les autres soirs de la semaine, comme des enragés. Puis, j’avais trouvé un boulot, un travail… Fixe et bien rémunéré. Mes nuits s’étaient significativement raccourcies pour me permettre de me lever à l’heure et d’attraper un métro vers 7h30 ; je rentrais tard. Quand nous allions prendre un pot, désormais je bâillais.

Cette sensation d’avoir basculé dans le camp des ennuyeux, je l’éprouvai nettement pour la première fois un matin d’hiver, alors que je traversais le parvis de Saint-Gilles pour me rendre au métro le plus proche. La nuit était toujours là, et soudain je croisai Thomas. Passablement saoul, il s’en revenait chez lui. À l’heure où je partais travailler ! J’avais encore le goût du café sur la langue ; lui avait les oreilles pleines de musique et les cheveux plein de fumée… Thomas s’en fichait pas mal de travailler ou pas. Sa philosophie ? De la musique avant toute choses ! Je l’évitai, courbant l’échine, priant pour qu’il ne me voie pas. Thomas était volontiers moqueur : il n’aurait pas laissé passer l’occasion, tout bourré qu’il était, de me brocarder. Cette fois-là, à la fin des années quatre-vingt justement, je me suis retrouvé bien loin de ces atmosphères électrico-planantes, façon « Madchester », qui nous avaient tant éblouis. C’en était fini de moi.

Pourtant, il me fallut quelques années pour en arriver à ce constat. Cette rencontre n’avait été qu’un signe avant-coureur d’une évolution certes inéluctable, mais qui s’était faite par petites ruptures successives, avec des avancées dans la maladie du vieillissement et des rémissions qui laissaient croire, à intervalles de plus en plus espacés, que tout serait à nouveau comme avant et que si j’étais rentré deux ou trois fois me coucher avant minuit, la prochaine, craché / juré, je passerais toute la nuit sans encombres. Et puis… j’avais quitté Saint-Gilles… j’avais travaillé de plus en plus… je m’étais dit qu’il fallait que je m’adonne à ce travail sérieusement… Et je l’avais donc fait sérieusement… Écoutant certes encore de la musique… Dans l’autobus, le métro… Un peu chez moi… en baissant le volume pour préserver mes voisins et mon ouïe. Mon studio, dans le centre-ville, était cossu et sans le savoir ni le vouloir, je gentrifiais peu à peu ce quartier du fait de ma présence et de mon activité économique.

« Samedi soir ? Chez toi ? Et puis… out ! » Le texto de Thomas m’avait laissé perplexe, ne soulevant dans un premier temps aucun enthousiasme. Pourtant, j’y avais répondu presque aussitôt. « Yesss ! » Le jeunisme misérable de cette réponse faussement enjouée ne m’avait pas échappé au moment où je l’envoyais. Mais. C’était une façon comme une autre de signifier que j’étais content, après tout, de revoir Thomas. Surtout que je brûlais de lui montrer ma récente acquisition musicale ! Celle qui passait précisément en boucle sur ma platine depuis un bon bout de temps.

Mon portable sonna. Thomas. Il avait oublié mon numéro et s’était enfilé toutes les sonnettes du boulevard, sans penser, le con, qu’un petit coup de fil sur mon portable, comme de fait il le fit, aurait si aisément résolu le problème. L’explication sonnait faux : j’étais convaincu que Thomas avait dû se dire qu’un ennuyeux tel que moi n’aurait certainement pas laissé son portable allumé… Le soir, il faut préserver ses charentaises, n’est-ce pas ? Et c’est en désespoir de cause, tandis qu’il n’arrivait pas à retrouver ma sonnette et qu’il imaginait déjà que toute sa soirée y passerait, qu’il s’était dit qu’un petit miracle, au cas où, était possible. Deux minutes plus tard, Thomas était chez moi.

«”I Wanna Be Adored” ! Excellent. Sublime, forcément sublime. Il n’y a rien de meilleur. — Tu parles sérieusement ? — On ne peut plus sérieusement. Ce morceau est absolument génial. — Il a plus de vingt ans… — Et alors ? Mozart en a bien plus de deux cent cinquante, non ? Qu’est-ce que ça change ? — C’est vrai » approuvai-je. Le raisonnement était imparable, quoiqu’il ne me convainquît qu’à demi.

J’étais néanmoins pas peu fier de ma trouvaille ; je lui montrai la pochette du maxi des Stone Roses que j’avais déniché le matin même. « Aah… Ça c’est un vrai trésor… » Je ravalai ma salive. Thomas, question disques et musique, était une référence absolue. Les murs de son appartement et les fonds de ses armoires en témoignaient aisément : il possédait à lui seul plus de disques, vinyles ou cd, que le royaume entier. Il ne se contentait pas de les posséder : il les connaissait tous ! À la seconde, il aurait pu dire combien il en avait, où il avait déniché celui-ci ou celui-là, combien il lui avait coûté… Thomas avait en musique une folie encyclopédique, un savoir digne de Pic de la Mirandole. Mais ce maxi des Stone Roses… Ha ! Il ne le possédait pas !

Je remis le précieux objet dans sa magnifique pochette ; les yeux de Thomas scintillaient dans la pénombre. Nous sirotions tous deux une vodka glacée, évoquant ces années d’il y a plus de vingt ans.

« Quel serait, pour toi, le disque idéal ? lui lançai-je tout à trac. — Le disque idéal ? » Il réfléchit quelques secondes. « Sans hésiter, me dit-il en pointant du doigt le maxi des Stone Roses que je venais de poser sur la table du salon, un triple album d’une soixantaine de versions, par les Stone Roses et par d’autres, par des dizaines d’autres, de cette magnifique, sublime, forcément sublime, éternelle chanson : “I Wanna Be Adored”. » Ses narines frémissaient. Il vida sa vodka d’un trait, s’en resservit une autre et posa sa main sur la pochette du disque. « Soixante-neuf fois la même chanson ! Trente-trois versions par disque. Avec de légères, très légères variations d’une version à l’autre, qui feraient qu’on ne se rendrait compte qu’insensiblement des différences, pour en arriver au bout du compte à des voix autres, des intonations complètement étrangères à la première version qui nous feraient soudainement voir, comme un flash, tout le chemin parcouru. Une évolution progressive vers l’altérité, articula-t-il. Un travail d’orfèvre, touche par touche, trait par trait. Voilà ! L’altération insensible qui se cristallise tout à coup en altérité. — Ah oui ? » Je n’avais rien trouvé d’autre à dire.

Je réprimai un bâillement.

« On y va ? — Où donc ? — S’éclater. — S’éclater ? — Il y a une fête chez Ginette et compagnie. » Ginette et compagnie ! Ginette et compagnie ! Comme ces noms, naguère si banals, à les entendre ce soir, comme ça, dans la conversation, comme si de rien n’était, m’étaient devenus étrangers ! Tout à coup, je compris ce que Thomas avait voulu dire en évoquant le triple album idéal de « I Wanna Be Adored »… Une « évolution progressive vers l’altérité ».

Nous entrâmes chez Ginette et compagnie. Il y eut des cris quand on s’aperçut que c’était bien Thomas.

Nous avancions à travers des vagues bleues de fumée et de musique. Ginette et compagnie écoutaient leur musique complètement à fond, peut-être parce que tous étaient devenus avec l’âge un peu sourds. Alors qu’avant, dans ce genre de soirées, il y avait comme une souplesse, une grâce à se parler doucement malgré l’atmosphère ambiante, tous criaient maintenant comme s’ils adressaient la parole au professeur Tournesol.

Un groupe de danseurs monopolisait le centre du salon, s’adonnant à une série d’acrobaties grotesques.

Les bourrelets sautillaient sous les pulls ou les chemises ; les joues rougeaudes tressautaient et semblaient se défaire à chaque seconde davantage ; les cuisses et les fesses, molles, s’aplatissaient comme des limaces quand elles se heurtaient les unes aux autres ; les poitrines roulaient jusqu’aux rotules.

Cependant, c’était clair comme le jour : chaque danseur croyait s’être fait une tête de vingt ans. À voir cette espèce de concentration dans l’extase que tous affichaient en se dandinant comme des dindons, nul doute que tous croyaient avoir retrouvé — ou mieux : n’avoir jamais quitté — l’énergie de leurs vingt ans.

Qu’est-ce que j’étais venu faire dans cette soirée ? Qu’est-ce que Thomas avait eu en tête en me faisant venir ici ? Je le compris un peu plus tard lorsque je surpris une conversation entre deux membres de cette coterie de fêtards qui faisaient état d’un pari. Thomas avait parié, je ne sais plus combien, de toute façon ça n’avait pas d’importance, qu’il ressusciterait un ennuyeux d’entre les morts et le convierait à l’une de leurs soirées. Pari gagné : j’étais là.

Je profitai d’un incident pour m’éclipser. Une pogoteuse de cinquante ans bien faits était mal retombée sur un accord, justement, des Stone Roses, et s’était malencontreusement foulé la cheville. Elle poussait des glapissements chevrotants qui attirèrent autour d’elle une petite foule empressée. Je fis un salut discret à Thomas, auquel il répondit par un clin d’œil et un signe qui semblait vouloir dire qu’il me rappellerait un de ces quatre.

Je ris sous cape, je songeais déjà à mon lit. Pourtant, j’ouvris la fenêtre et m’assis quelques instants dans mon sofa.

Un air frais, l’air frais d’une belle fin de nuit, pénétrait jusque sur mon front et me le caressait avec douceur.

Je me resservis une vodka. Et c’est en reposant la bouteille sur la table du salon que je constatai que mon disque des Stone Roses avait disparu.



[28 nov 2011 | Pas de commentaire]

Oscar m’attendait, accoudé au comptoir. Le bistro était presque vide. Quelques joueurs d’échecs s’absorbaient dans la contemplation de leurs pièces qui se mouvaient avec des lenteurs arthritiques. Soudain une précipitation de gestes avait lieu : l’un des deux adversaires tout à coup s’ébrouait, tendait le bras vers l’échiquier, déplaçait avec célérité l’une de ses pièces, qu’il faisait claquer sur la case d’arrivée avant de taper avec violence sur le bouton de la pendulette. Ceci fait, il avalait une gorgée de sa trappiste. Et retombait dans la contemplation de l’échiquier. Dix ou quinze minutes plus tard, ça recommençait, sauf que c’était l’autre qui accomplissait, tel un rite alternatif, les mêmes actes dans le même ordre, avec toujours cette petite gorgée de trappiste pour conclure cette soudaine débauche énervante de gestes. Le patron, dos au miroir, imperturbable, le catogan présomptueux, essuyait des verres derrière le bar, une cigarette au bec. Il n’y avait qu’Oscar, en fait, qui ne fumait pas : tous ces êtres taciturnes tiraient de grosses bouffées de tabac de leurs cigarettes. Tout baignait dans un gros nuage bleu.

Oscar était musicien. La pratique du violon, avait-il coutume de dire, c’était comme celle d’un sport, d’un sport accompli avec sérieux et exigeant de son adepte une forme d’ascèse qui excluait, évidemment, l’usage de la cigarette. Ou de l’alcool. Oscar ne fumait pas, n’avait jamais fumé ; ne buvait pas, n’avait jamais bu d’alcool. Il se disait « pur ». Un verre de limonade devant lui, il tapotait le comptoir de ses longs doigts : il était capable, sans fumer et sans absorber la moindre goutte de bière, de demeurer ainsi pendant des heures. En fait, il se concentrait et se remémorait dans ses plus infimes détails les morceaux de musique qu’il était en train de travailler en ces moments-là, ou qu’il avait déjà eu la chance — parce que la musique était une chance pour lui — de travailler un jour. Sa mémoire éléphantesque était extraordinaire ; tel un juke-box humain, Oscar avait un répertoire très nombreux de morceaux qu’il aimait se jouait à soi-même lorsqu’il était, par exemple, dans la nécessité de tuer le temps.

J’étais en retard. Oscar savait que ce serait le cas ; c’était toujours le cas. Il savait aussi que j’aurais une bonne excuse ; j’avais toujours une bonne excuse. Mais il faisait fi de cette incapacité que j’avais de respecter le moindre délai. Il se disait que peut-être… peut-être… je serais arrivé pour une fois à l’heure, voire en avance, et que donc, il fallait qu’il soit là lui aussi pile à l’heure, voire en avance. Une question d’éthique. Et j’en étais tellement conscient, je le savais et le ressentais tellement jusqu’au fond de mes entrailles (tout simplement parce qu’Oscar était mon meilleur ami) que c’est avec une confusion extrême que je poussai la porte du bistro.

Je n’ignorais pas qu’Oscar ne me dirait rien. Pas son genre de faire la morale aux autres. S’il était moraliste, ce n’était qu’avec soi. Aussi était-il d’un commerce très agréable, et c’est avec enchantement, malgré mon extrême confusion, que j’envisageai de partir avec lui, ce soir-là, tandis que je repoussais la porte un peu dure du bistro et que je me demandais si ces joueurs d’échecs avaient été transformés en statues de sel. J’enfouis mes mains, qui suaient, au fond des poches de mon duffel-coat, pleines de poèmes.

L’horloge du café indiquait dix heures. Il faisait noir depuis longtemps et une brume automnale achevait de rendre opaques les grandes vitres sur la rue. Je frissonnai et appréciai la bonne chaleur du lieu, que me rendaient encore plus palpable les fumées bleues des cigarettes ; telles de petites écharpes mouvantes et impalpables, ces fumées s’enroulaient autour de mon cou, de mes poignets, me caressaient les tempes de façon à m’apporter encore plus de chaleur et de douceur.

Je saluai Oscar. J’empoignai ma bière et trinquai en cognant mon verre contre sa limonade. Nous nous interrogeâmes du regard et rîmes tous les deux. Un fou claqua dans un coin du bistro. Bien sûr, j’avais pris mes poèmes avec moi et indiquai, du menton, les renflements de mes poches. Puis, j’observai l’étui d’Oscar, et je ne peux m’empêcher de songer, aujourd’hui, combien cette boîte qu’il empoigna tout à coup avec une énergie effrayante ressemble à un cercueil.

Oscar me dit de le suivre : il était temps d’y aller, nous devions nous dépêcher si nous voulions arriver à Paris en début de matinée. Nous irions place du Tertre, nous irions à Saint-Germain, nous avions d’ailleurs chacun un livre de Boris Vian en poche et les chansons de Francis Lemarque bien en tête. Musique et poésie ; fugue de Bach et rimes à ma façon. Voilà qui serait idéal !

Je fis signe à Oscar d’attendre. La bière, ça me faisait, ça me fait toujours, terriblement pisser.

C’est en voyant le téléphone, près des portes des toilettes, derrière le bar, que j’eus cette idée que je n’aurais jamais dû avoir et qui annihila tous nos efforts. Car « tout » avait été préparé depuis longtemps. « Tout » : c’est-à-dire si peu de choses en fait… Nous avions un peu d’argent, de quoi survivre les premiers jours, une brosse à dents et deux-trois slips de rechange en poche, nous avions prévu de la lecture ; mais surtout… surtout… nous étions décidés à tout faire pour vivre définitivement la vie dont nous rêvions. Pourtant… je décrochai le combiné… introduisis deux pièces de cinq francs dans la fente et attendis… me mordant la lèvre.

Mon père était au bout du fil et me demanda aussitôt où j’étais et pourquoi je n’étais pas encore rentré.

Je suis sûr que l’angoisse qu’il ne manifesta pas lui nouait la gorge ; son regard d’aigle avait certainement remarqué l’absence de ma brosse à dents dans le petit pot de la salle de bain où elle eût dû se trouver, juste à côté de la sienne. Il ne m’en dit rien. Je lui annonçai tout de go que j’avais l’intention de partir pour Paris, de partir avec Oscar, et de ne revenir que « poète » accompli. Je crois hélas que je prononçai, dans cette précipitation brûlante, que je prononçai « pwète » au lieu de « poète », que je répétai même plusieurs fois (« Que dis-tu ? qu’est-ce que tu racontes ? ») le mot « pwète » au lieu du mot « poète », devenu soudain si dérisoire, monosyllabique, si ridicule, et qu’il ne comprit donc rien à mon explication. Mon père m’intima l’ordre d’une voix basse et forte de revenir immédiatement.

Lorsque j’annonçai à Oscar qu’en définitive, je resterais, je rentrerais me coucher à la maison, il me regarda éberlué. Décidément… en retard… je le serais toujours ! En retard aux rendez-vous ; en retard aux croisements de la vie. Et lorsque je lui dis que je restais parce que mon père n’était pas d’accord que je fasse une fugue, c’est avec une sorte de pitié que ses yeux scrutèrent mes joues rougies. Une fugue ? Une fugue ! Il prit son espèce de cercueil et quitta le bistro avec tous mes souvenirs.  Le patron semblait m’observer avec curiosité ; il avait cessé d’essuyer ses verres ; son catogan me parut ridicule. La silhouette d’Oscar passa le long des vitres embuées. Je ne le revis que des années plus tard.

Il faisait la manche près de la Grand-Place. Je ne lui demandai pas comment sa « fugue » s’était passée, il y avait désormais si longtemps ; je feignis de ne pas le reconnaître. Peut-être d’ailleurs n’était-ce plus lui. Il était devenu barbu, chevelu et avait troqué ses fugues de Bach contre des airs tziganes. Il y avait d’ailleurs un attroupement tout autour.

Je laissai tomber une pièce d’un euro dans l’étui de son violon, ouvert par terre. Je remontai mon col et repensai en frissonnant au cercueil que cette étrange boîte m’avait déjà donné l’impression d’être, au cercueil exigu mais suffisamment grand pour contenir ce petit amas de pièces et ces souvenirs-là.


[21 sept 2011 | Pas de commentaire]

Pascal en partant me l’avait bien dit : ce ne serait pas facile. En fait, il ne me l’avait pas vraiment dit : juste laissé entendre. Pascal est économe de ses mots. Il avait donc précisé, sans plus, qu’il préparerait un revolver chargé sur le guéridon jouxtant la porte d’entrée de l’immeuble pour que je comprisse d’emblée de quoi il retournerait. Il me faudrait surmonter cette épreuve avec stoïcisme ! Car j’avais beau penser à certains poèmes de Baudelaire, que j’avais même appris par cœur du temps de mon adolescence, voire au joli roman de Colette que j’avais eu entre les mains le jour où je fus amoureux de cette petite folle qui ne jurait que par les Claudine, rien n’y faisait… Je détestais les chats.

Pascal avait sonné à ma porte un matin de juillet. J’étais seul, et en vacance : lit vide, cartable remisé, copies définitivement corrigées, tête et portefeuille vides, ennui profond. Je passais le plus clair de mon temps — comme dit Colin, dans la scène de l’interview — à l’obscurcir, en me demandant ce qu’il adviendrait de moi au cours de cet été que je redoutais tant. Mathilde était partie ; j’étais resté. Le petit balcon donnant sur la place Loix suffisait à peine à me remonter le moral. Je m’y assoyais en inspectant, d’un œil vide, les feuilles du ficus qui agonisait à deux pas de mes pieds ainsi que la jolie haie de charmes ceinturant le square. Je passais ainsi le temps, feuilletais la presse avec nonchaloir, mais cela ne changeait rien à l’affaire : je m’ennuyais. Et je songeais, justement, que je ferais mieux de ne plus songer à Mathilde pour me plonger dans Baudelaire, Le comte de Montecristo, Les Misérables. Le spleen, la vengeance, Jean Valjean : ça me convenait et j’y aurais puisé plus d’intérêt, plus d’information même sur l’état du monde ou de mon cœur, que dans ces articulets (dont aucun, hélas, n’était signé du nom de Mathilde).

J’avais vu Pascal traverser le square. Il avait sonné, le regard droit. Il n’avait pas levé les yeux vers mon balcon ; je ne lui avais pas fait signe. J’eus le temps de constater, comme je l’examinais à la verticale, qu’une petite calvitie commençait d’apparaître au sommet de son occiput — une espèce de tonsure, qui, me dis-je, convenait à merveille à cet adepte contemporain, volontiers ascétique, de l’art pour l’art. Je lui ouvris la porte, pieds nus et chemise largement déboutonnée. Lui était comme d’habitude élégamment vêtu. Il ne prit pas la peine d’entrer, il était pressé, son train partait le soir même : Paris — puis Brest. Comme d’habitude, il y avait des poils de chat sur sa veste ; déjà, un éternuement carabiné se pointait à l’horizon de mes narines. Or, Pascal m’exposa son problème. Je frémis à l’idée de devoir aller nourrir chaque jour, jusqu’à la fin du mois, cette Zouzou de malheur. J’éternuai avec violence.

Zouzou était une chatte particulière. Je savais les risques encourus : griffures, morsures profondes. Une vraie tigresse ; et je ne m’étais jamais fait aux tigresses. Pascal ne l’ignorait pas. D’où : l’idée du revolver chargé.

Pascal l’avait déposé, bien en évidence, sur le guéridon, à portée de bras de la porte. Ainsi, la première fois que je me rendis chez lui pour nourrir le fauve, je n’eus qu’à tendre la main pour me saisir de l’arme, dont j’appuyai la crosse contre ma joue pour me rassurer. En effet, quelque part Zouzou miaulait férocement et s’apprêtait à fondre sur l’intrus. Une boîte de Kitekat dans l’autre main, je m’avançais, pénétrais dans le salon, épiant anxieusement le dessous de la grosse armoire que j’avais en face de moi. Peut-être allait-elle m’attaquer en surgissant soudain de ce meuble inquiétant ? Mais rien de tout cela n’arriva. Je poussai, soulagé, la porte de la cuisine et ouvris fébrilement la boîte de cette pitance infecte, que je déversai dans un plat circulaire, juste à côté du frigo. Je pris même le temps d’admirer la décoration subtile de cette cuisine dont chaque élément, nonobstant le fait qu’il n’y avait rien de valeur ni de précieux, avait été choisi avec un goût des plus sûrs. C’était beau et c’eût été reposant si les grondements de Zouzou, toujours invisible, ne m’avaient poussé à me dépêcher et à prendre la poudre d’escampette.

« Encore vingt expéditions », pensai-je par-devers moi en quittant l’immeuble pour regagner mon petit balcon et le petit ennui qui rendait si longues ces journées de terrible farniente. Pourtant, les expéditions suivantes furent exactement semblables à la première. Ce ne fut qu’à la dernière que tout se précipita.

Il y avait eu entre-temps la signature de Mathilde. C’était dans Le Figaro, et j’en fus flatté. Une femme qui abandonne un homme, moi en l’occurrence, pour aller déverser sa rage critique dans les pages littéraires du Figaro, eh bien… voilà qui ne manquait pas de charme. J’avais lu et relu cet article, certainement le premier d’une longue série ; en observant le ciel bruxellois, je me demandai si les nuages à Paris avaient la même configuration. Je sais : c’est idiot. Mais c’est vraiment ce que je pensai en me laissant glisser, la tête encore plus en vacance qu’à l’ordinaire, de cumulus en cirrus. Puis, en faisant du Figaro une boulette que j’expédiai dans le square, je murmurai aux quatre vents un « Bonne chance ! » plein de mélancolie et de sincérité. Je soupirai, et me souvins que Zouzou devait crever de faim. L’heure d’aller la nourrir était passée depuis bien longtemps. J’étais un monstre.

Cette fois-ci, il me fallut presser la gâchette. Le jet d’eau glacée atteignit la bête juste sur le bout de sa petite gomme à encre. Zouzou poussa un feulement épouvantable et, malgré les tirs désespérés que je lui expédiai en plein dans le mille, me bondis au visage pour me lacérer le cuir chevelu. Dans mon désarroi, j’expédiai la boîte de Kitekat à l’autre bout de la cuisine. Je m’enfuis. Zouzou ne dîna pas ce soir-là.

L’arme à la main, dégoulinant de sang, je traversai le square. Je vidai ce revolver inutile en visant calmement le premier étron venu.

Je me souviens parfaitement avoir pensé que l’utilisation d’une arme n’aurait en effet rien changé. Même si j’avais atteint Mathilde entre les deux yeux, cela ne l’aurait pas empêchée de partir au Figaro éreinter son monde. Un bon jet bien placé ? Elle m’aurait placé de façon encore plus violente ses griffes de part et d’autre de mon cou et m’aurait feulé encore plus fort d’aller me faire voir.

Pascal hocha la tête avec une sorte de compassion sérieuse lorsque je lui rendis le revolver. Bien qu’il n’eût jamais, je le savais, apprécié Mathilde et qu’il se fichât comme de l’an quarante des pages littéraires du Figaro, il comprenait mon cœur en miettes. Je croyais respirer, à quelques centimètres de sa peau, les bons embruns de la baie de Brest. La boîte de Kitekat était allée briser une fenêtre. Zouzou s’était enfuie. Nous placarderions sans espoir des affichettes. Nous étions seuls dans cette cuisine et trempions nos biscuits dans un mug fumant. C’était du thé vert ; il nous aiderait à y voir plus clair. Nous n’entendrions plus l’écho des coussinets de Zouzou ni des talons de Mathilde. Pascal rompit enfin le silence et je le suivis rue de Siam.


[20 juin 2011 | Pas de commentaire]

Il y a toujours eu chez elle un plateau de pommes, cinq pommes bien trop mûres dans un plat de faïence. Dès que je refermais la porte de l’appartement, avant même de me défaire de mon manteau, alors que je n’avais pas encore en­tendu la minuterie s’éteindre derrière moi, je remarquais le plat au milieu de la table. Il était bien trop grand en fait pour cette modeste pyramide. Et à part les coulées poisseuses que des générations antérieures de pommes y avaient lais­sées en héritage, il n’y avait jamais rien d’autre que ces cinq malheureux fruits. J’avais beau me dire, en montant les marches, que cette fois ce serait dif­férent, qu’il y aurait autre chose que des pommes ou que, du moins, il y en aurait quatre, six, dix, mais non : à peine entré chez elle, mes yeux tombaient sur la table, et invariablement, cinq, j’en comptais toujours cinq.

Passée la surprise, qui n’en était pas une, tant j’étais convaincu en mon for intérieur qu’il en serait toujours ainsi, je m’asseyais essoufflé dans le fauteuil qu’elle me désignait et près duquel elle s’installait, sur une chaise dont le dossier effleurait le bras droit du fauteuil. Il faisait très chaud. Le temps même semblait épuisé par les bouffées qui montaient du poêle et qui, sur la che­minée, amollissaient la trotteuse de la pendule. Les minutes se mettaient à ralentir. Et je ne cessais de redouter l’instant où elle me proposerait de manger une pomme, en me préparant une assiette, un couteau, une serviette blan­châ­tre. Les cinq pommes n’étaient ni vraiment vertes, ni vraiment jaunes. Leur couleur étrange m’écœurait, avec ces tavelures brunes où transpiraient, par­fois, de minuscules gouttes blanches qui ne me disaient rien qui vaille. Le mo­ment venu, j’empoignais l’assiette, le couteau, le fruit ; puis, je commençais à le pe­ler, avec une lenteur extraordinaire qui ne lui a jamais déplu. Sans doute croyait-elle que j’agissais ainsi pour faire durer, avec une sorte de majesté gro­tes­que, le plaisir que recelait l’ingestion imminente d’un fruit dont je n’ai jamais compris pourquoi, en dépit de son état avancé, il était si acerbe.

L’acidité qui me piquait aux gencives m’obligeait alors à sourire ; je tirais sur mes lèvres pour mieux supporter l’épreuve ; et elle me rendait ce sourire par une expression si reconnaissante que j’en oubliais sur-le-champ toutes mes affres. On eût dit que ma salive même s’adoucissait au contact de ce regard qui se posait sur moi à travers l’épaisseur d’une paire de culs de bouteille. Mais à chaque quartier la même épreuve recommençait ; elle ne cessait vraiment qu’avec la disparition de la pomme, dont les épluchures visqueuses ne tar­daient guère à se retrouver à la poubelle. Je n’osais porter mes yeux sur les quatre pommes restantes, de peur qu’elle ne m’en propose encore une autre. Aussi, me détournant de la table, je fixais le centre des verres. Je m’y reflétais tout entier de la taille d’une poupée minuscule. J’étais devenu ses yeux, et une sorte de crainte absurde me traversait le cœur. Quelques heures plus tard, je la quittais, songeant déjà avec appréhension à la prochaine visite et à toutes les pommes qu’il me faudrait encore affronter.

Le jour de sa mort, il y avait bien cinq pommes au creux du grand plat, sur la table. Elles dégageaient un parfum violent. Je les ai aussitôt comptées, cinq, il y en avait bien cinq, vertes, brillantes, immaculées, et je les ai admirées en dirigeant mes pas vers la chambre.