L’enfance de l’art — Luc Dellisse

À propos de Luc Dellisse

[19 oct 2011 | Pas de commentaire]

Je me propose de donner ici, par fragments, dans le désordre, pour m’aider à voir clair, ce qui s’élabore peu à peu d’une fiction littéraire, dont les premières lignes ont été écrites en juillet 2011, à Cerisy-la-Salle, dans les intervalles d’un colloque sur l’écriture.

Petits papiers griffonnés sur mes genoux, au gré des salles de conférence, ou tard le soir dans mon lit, lumière éteinte, car j’avais un compagnon de cellule qui dormait de l’autre côté de la pièce et que je ne voulais pas réveiller avec ma lampe et mes angoisses de création.

Il s’agit de mon nouveau roman, le dernier tome d’un cycle d’autobiographie imaginaire inauguré il y a sept ans avec La Fuite de l’Eden (2004).

Chaque roman est totalement autonome et ne fait d’ailleurs pas d’allusion précise au contenu des autres. Le principe qui unit des livres si distincts, c’est le personnage, un type un peu spécial, enseignant de son métier, écrivain de son état, et en proie à deux hobbies passionnels, les voyages et les rencontres amoureuses.

La période prise en compte, d’un livre à l’autre, va de 1960 à 2010 environ. Les éléments postérieurs n’existent que par quelques reflets induits du « futur » sur un présent historique de cinquante années.

Le livre en cours, qui porte pour l’instant le titre de La Splendeur, concerne essentiellement les années 1977-1989. Mais davantage que les romans qui précèdent, il fonctionne sur un étagement du temps.

Entre diverses périodes : celle d’un événement précis du passé, celle du présent de la narration, celle d’époques intermédiaires que traverse le narrateur, comme des paliers de décompression, il existe plusieurs niveaux de présence au monde – au « monde visible ». Une des difficultés du livre sera de les faire communiquer d’une manière fluide, aisée, dans le mouvement du récit et non par la vertu d’un commentaire ou d’un dispositif « intellectuel ». En matière de fiction, il n’y a pas d’espace pour l’expression théorique ; tout ce qui n’est pas le fil, rompu et pourtant continu, d’une histoire, est hétérogène et tue la réalité imaginaire, la seule qui importe.

L’autre difficulté est de savoir, l’auteur ayant une imagination précise et une mémoire inventive, ce qui fait partie du livre, ce qui n’en est pas. Materiam superabat opus (Ovide) est une formule dont il faut se souvenir, ne fût-ce que pour rester, à peu près, maître du jeu.

Oui, l’art doit l’emporter sur le matériau. Avec la dimension romanesque que j’ai toujours perçue dans le zigzag de mon existence, non pas en la vivant et en la reconstituant, qui fait que presque rien de ce qui m’a touché n’échappe à la fiction. Trier cent faits pour n’en retenir qu’un, l’examiner sous toutes ses faces, le retravailler ensuite, pour lui donner une autre couleur, et une autre place dans le fil du récit, implique une tension, une attention, continues. Il y a un bon ordre des choses, qui n’est pas vraiment celui de la vie vécue : il faut le retrouver.

Ceci pose la question du montage. Les choses viennent, se donnent, par fragments, qui tiennent sans doute à ma méthode de travail : dès que j’ai capté un bloc de temps précis, je l’exhume, ou si l’on veut, je l’écris pour le connaître, car la mémoire n’est rien sans l’écriture, et l’écriture n’a pas le pouvoir de se souvenir, mais elle invente le souvenir pour qu’il ressemble, intuitivement, à ce qui n’est plus.

Ecrire un roman est donc pour moi composer, dans le désordre, 200 ou 250 fragments narratifs appartenant à la même famille, nouant, coupant, renouant, le fil d’un récit unique et encore absent, sauf par la perception en creux de ce qu’il pourrait être, plus tard, quand, à force de mensonges, d’ellipses et d’imaginaire, j’aurai reconstitué le mouvement complet d’un ensemble que je prendrai pour mon passé, mais qui au moment où j’écris ces lignes, relève strictement de l’avenir.

Au terme de cette entreprise, ce n’est pas le roman qui aura vu le jour, mais une première étape du travail : la mise au point des fragments, en nombre sans doute supérieur à ce qui servira vraiment pour le livre ; un premier ordonnancement, bien éloigné encore du montage définitif. Et une série de questions, le lancement de pistes aléatoires, qui feront de ces pages progressives non pas une forme, même fragmentaire, mais un champ de recherche : véritablement, un chantier.

Luc Dellisse


[9 juin 2011 | Pas de commentaire]

Les mots servent à fixer les choses pour qu’elles existent. C’est une de leur qualité. Les choses n’existent pas encore : elles naissent ou renaissent par le fait même qu’on les évoque avec de mots.

Si on dit : « il fait beau » ou « ce fauteuil est confortable », on ne se contente pas de formuler des choses qui sont là tout entières : on les fait arriver. Si on dit : « j’aime les roses », on décide qu’aimer une rose + une rose + une rose = aimer toutes les roses. Si on dit : « je suis triste » ou « ma vie est foutue », on unifie par cette formule des petits moments dont le sens n’est pas clairement dégagé.

Car on n’est pas toujours heureux ou malheureux, intelligent ou stupide. La plupart du temps, on est vague, c’est-à-dire rien. On comprend vaguement les choses, on éprouve vaguement des sensations heureuses ou malheureuses. On n’est pas guidé par la vérité, mais par l’absence inquiétante de mots précis, nécessaires et surtout véridiques.

Il ne s’agit pas de « sentir » si nos mots sont vrais. Il s’agit d’aller vers l’endroit où en les prononçant, ils deviennent vrais.

Et si on dit à tout hasard : « je vais devenir un oiseau », ou : « je suis un génie en mathématiques », on ment. Ces mots purement prospectifs ne vont pas dans la direction de la vérité, de sa vérité. On le dit sans y croire, dans l’espoir que cela arrive. Cela n’arrivera pas. Cela ne fait pas partie de la vérité possible, qui dans ces cas de figure, ne peut pas surgir d’un événement extérieur, mais devrait exister en nous, en germe, en ADN.

De là l’importance de choisir les mots, non seulement pour le sens qu’ils ont, mais aussi pour le sens qu’ils auront.

Un écrivain est parfois surpris de voir que ce qu’il a inventé arrive. La question est de savoir si cela arrive malgré le fait qu’il l’a inventé, ou parce qu’il l’a inventé. Cette invention n’était  que l’intuition d’une réalité parallèle. Elle anticipe sur nos incarnations à venir.

Le pouvoir des mots est encore largement inconnu.

Les Atlantides ont eu lieu. Mais le roman se poursuit ailleurs que dans les livres.
Vu de près, vivre et écrire paraissent plus semblables que différents


[16 mai 2011 | Pas de commentaire]

Il y a quelques années, j’avais le désir constant de disposer d’un logement second, distinct de mon habitation ordinaire, et entièrement voué au travail. Un studio avec une baie vitrée donnant sur le Bois me paraissait désirable. Une petite maison dans une campagne proche de Paris était mon second choix. J’hésitais entre les deux, aimant également les bois publics et les jardins privés.

Je voyais cette retraite absolument comme l’opposé d’une garçonnière : je n’y emmènerais que de livres, des fumées de rêves et des êtres virtuels.

Une retraite pour rêver, pour écrire, pour faire le mort.

Je les ai eues, ces planques. J’ai eu mes sorties du temps.

J’ai même eu les deux à la fois. J’ai eu le studio aux panneaux panoramiques, la vue sur la Seine. Et j’ai eu les tuiles, la cheminée, le crêpi envahi par lierre, et le cercle de la forêt autour d’un jardin clos.

Dix saisons durant, j’ai disparu du monde, trois jours par semaine. Je laissais mes formes fantômes occuper l’espace que je venais de quitter.

Je n’ai pas été spécialement productif dans mes retraites. J’aime trop la solitude. Si je n’y prends pas garde, elle me mange. A la fin, je rentrais chez moi au bout de quelques heures, je travaillais dans la cuisine, au milieu du bourdonnement d’abeilles de mes enfants.

Je jouissais bien plus de mon absence du monde que du bénéfice de ma retraite studieuse. Je faisais le mort.

J’ai donc renoncé à ces plaisirs métaphysiques. Je me suis libéré du même coup des  petites tâches prosaïques qui en étaient le prix…

Tous ces loyers à payer, ces factures à comprendre, ces abonnements à vérifier, ces clés à ranger et à ne pas perdre, ces boites aux lettres bourrées de messages, ces visiteurs intempestifs, ces eaux chaudes, ces eaux froides – fini, fini.

Les cafés sont devenus mes amis. Non pas les cybercafés, qui ressemblaient à des ateliers clandestins. N’importe quel café. N’importe quelle ville. N’importe quel train. Je vis au rythme de mon temps de veille.

Internet, smartphone, plectres plaqués sur le plexus et sur les tempes. Ils permettent de vivre où on veut dans le monde, de diriger ses affaires en temps réel, de prendre ses décisions soi-même et d’écrire au plus près.

Sur chacun de ses objets, et sur le cerveau nomade qui les résume tous, vient se poser la phrase d’espérance et de projet que trace toute vie aventureuse (et quoi de plus aventureux que l’écriture ?) : « Caeserem vehis caesarisque fortunam » : Tu portes César et son destin.

Luc Dellisse

 

Dernier roman de Luc Dellisse : Les Atlantides. On y trouve le mode d’emploi de l’auteur : « Je circule dans ma mémoire comme dans un roman. »


[4 avr 2011 | Pas de commentaire]

Aujourd’hui que les scrupules dans la précision de la mémoire, dans la vérité de la vision, occupent si complètement l’espace de mon écriture, je n’ai plus beaucoup de temps pour mentir dans la vie ordinaire. Et cette vie est devenue si semblable à un rêve qu’il n’y aurait aucun sens à la dissimuler ou à la truquer.

Mais chaque fois que je repense à l’étrange Martien que j’ai si longtemps été, jusqu’à la fin du XXe siècle, je vois bien que c’était un menteur, faute d’avoir découvert le secret du mensonge véridique, qu’on appelle aussi : la littérature.

J’écrivais sottement des récits imaginaires, j’inventais de toutes pièces, je m’éloignais de moi en écrivant, et pour rattraper le fil, je retouchais ma vie sur le vif en mentant.

Il est vrai que j’avais depuis longtemps pris l’habitude de mentir, pour me protéger du réel qui m’intimidait.

J’ai menti pendant quarante ans, mais d’un bout à l’autre de la chaîne, mes mensonges ont souvent varié. Ils ont eu dix formes différentes. Chacun d’eux tenait compte de la réalité du moment, des puissances subtiles auxquelles j’étais soumis, et du besoin que j’avais pour survivre de truquer les comptes.

Mes mensonges à  mes parents consistaient surtout à leur dissimuler que je n’aimais pas les repas avec eux, ni les soirées avec eux, ni les vacances avec eux – que je ne les aimais pas, que je n’aimais que lire. Je réussissais ce tour de force de lire du matin au soir en cachette. Mais après que je les ai eu quittés, je n’ai pas cessé de mentir pour autant : à mes proches, à mes employeurs, et surtout à mes femmes.

Une demi-vie durant, j’ai baigné dans un climat de fuite, de refus, de masques – fausse vérité, qui ne consistait pas à rapporter des faits inexacts, mais à inventer en restant très près du réel. Par exemple, je faisais une conférence le lundi, et je passais la nuit du lundi au mardi sur le lieu de ma conférence. Mais j’avais demandé une chambre double dans l’hôtel que les organisateurs m’avaient réservé. Il me suffisait de dire « j’ai dormi comme une masse dans cet affreux hôtel Mercure », où en réalité je n’avais pas vraiment fermé l’œil,  pour que toute la soirée, tout l’adorable petit déjeuner au lit le matin venu, puissent se raconter avec un grand luxe de détails.

Cette sincérité biaisée, ces mensonges sélectifs et heureux, ne pouvaient fonctionner que si en effet les gestes cachés, les moments dérobés, n’avaient vraiment aucune importance. .

Il y avait un ailleurs où les actes et les paroles comptaient réellement.

Je me réveillais, je faisais quelques mouvements vers la lumière, je touchais mon corps de mes mains, et je sentais que j’étais vivant d’une vie très présente, d’une vie de flammes. Je m’asseyais dans le canapé, j’avalais le restant de nuit qui emplissait ma bouche, je pensais à des riens: la ville, la forêt, les voyages, le flottement d’une érection mécanique, ou le plaisir de la biscotte à la confiture de mirabelles, puis je pensais à écrire, à faire un petit galop matinal, et me voilà sur mon écran, regardant les lettres et les mots qui naissaient, ce n’était plus une fuite, c’était déjà le roman du jour, je ne pensais plus à rien ni à moi, je relisais, je sautais dans le flux, j’attrapais le fil invisible, jusqu’à ce qu’il casse, et dessine le signe de Zorro en disparaissant.

Alors, nourri de ces quelques phrases, je revenais vers le masque de mes journées. Et avant de m’habiller, d’aller gagner ma vie, j’inventais un premier mensonge, pour les seuls yeux de Dieu.


Il faudra un jour essayer de dire comment on touche la vérité au plus près par l’invention de faits imaginaires. Dans Les Atlantides, qui paraissent le 7 avril aux Impressions nouvelles, l’auteur peut jurer que tout est faux – et il est donc certain que tout est véridique…


[17 mar 2011 | Pas de commentaire]

Je suis un prototype abandonné. J’accomplis très mal les actes humains ordinaires, assez bien une seule chose inutile et compliquée : une lecture précise du monde, plus complexe que l’œil, moins explicite que le cerveau, comme une caméra greffée, qui combine, comprime, enroule et déroule, en avant et en arrière, dans les deux sens, le film réel.

Ce film décrit une lente exploration du monde, d’abord si opaque et si fermé qu’on ne peut faire trois pas sans se heurter à un mur  Puis le mur se lézarde, le plaisir se reconnaît, de loin, à son odeur de sang.

L’irruption du plaisir dans ma vie est un éternel retour d’instants sacrés. Je parle ici d’un rapport à la merveille, dans un monde qui existerait et serait visible.

Je me souviens de mes cours à l’université de Rennes, de la grâce de certains moments préservés du froid, de ma tension car je courais entre quatre villes assez éloignées l’une de l’autre – et le retard d’un seul train jetait bas tout l’édifice de la semaine. Je me souviens que la beauté me guettait à toutes les portes, et que je m’effaçais pour la laisser passer.

L’amphi était vaste, en pente assez douce, et par les deux doubles portes du haut, il accueillait tous les vents coulis qui se croisaient dans les couloirs et s’infiltraient par les interstices. Je levais les yeux et je regardais la classe, nombreuse, quatre-vingts personnes peut-être, étagées, aplaties par la perspective tronquée des gradins.

Sur ces quatre-vingts personnes, cinquante étaient des filles, et trente au moins étaient belles. Trente sur cinquante ! A Rennes, aux environs de 2005 ! On ne connaît pas la Bretagne si on ne note pas que la jeune génération y présente, en nombre anormalement élevé, des cas de beauté pure.

Je les voyais, toutes les trente, même toutes les cinquante, la tête un peu enfoncée dans les épaules, remuer au rythme des courants d’air. Je voyais les visages se tirer en arrière et sourire, les écharpes s’enrouler, les chevelures se tordre, la plupart blondes, certaines couleur de miel châtain, d’autres si brunes qu’elles faisaient penser à des fruits d’hiver. Je parlais, parlais, rivé à la classe, fasciné par tant de beauté et tant d’éclat.

Le soir, rentré à l’hôtel, seul avec un pique-nique de fortune, armé de toutes les patiences pour attendre le jour suivant, je demeurais dans le flou, un peu secoué, mais juste avant de m’endormir, je revoyais ces chevelures du grand large, ces têtes bien modelées, ces beautés de race, et je les prenais, indistinctement, dans mes mains déjà lissées par le sommeil.

Luc Dellisse


Un jour, après la parution en avril prochain des Atlantides, il apparaîtra que comme le dit Graham Greene, « une histoire n’a ni commencement ni fin », et que le roman commencé dans un livre se poursuit dans un autre, et dans la vie, jusqu’à l’explosion finale..


[4 mar 2011 | Pas de commentaire]

Mes parents détestaient leur corps. Rien de sexuel là-dedans. Le sexe ne les gênait pas. Leur ennemi, c’était leur image. Qu’on puisse avoir une apparence physique particulière leur semblait le comble de la gravité. Exister dans le regard des autres était une indécence, un risque de tout instant. On pouvait être jugé, malgré sa modestie, son humilité, son invisibilité, à cause de l’apparence d’un corps qu’on n’avait pas choisi. Bien sûr, il existait des parades. Eviter les couleurs vestimentaires trop vives, les propos trop marquants. C’était la moindre des choses.

Mais il y avait d’autres risques plus injustes, contre lesquels on était désarmé : celui d’un teint trop éclatant, d’une taille trop haute, de traits trop ciselés. Il fallait masquer, masquer tout cela, le gommer. Echapper aux responsabilités d’une image de soi positive La laideur seule était rassurante. Une laideur banale, un effacement des traits, une apparence modeste et si possible minable, en tout cas impropre à la sympathie ou au désir d’autrui.

J’étais docile. J’ai aussitôt adopté ce point de vue. Je l’ai intériorisé sans aucune discussion. J’y ai cru de tout mon corps. Je suis devenu laid et je me suis arrangé pour ne pas en souffrir.

Le sentiment exact de ma bizarrerie et de ma disgrâce m’a préservé du monde comme un formol. Persuadé d’être un ratage de la nature, je n’existais que par les mensonges et par les livres. L’idée de mon apparence m’était si pénible que j’avais pris l’habitude de me raser sans miroir, et que, chaque fois qu’une série de photos de vacances venaient s’ajouter dans l’album de famille, je me relevais la nuit pour déchirer les miennes. Ma mère était obligée de tenir l’album sous clé.

La certitude de sa laideur présente des avantages. Elle m’a incité au travail et au secret, qui sont des défauts utiles. Surtout, n’ayant pas l’illusion que je pouvais atteindre le monde vivant, puisque me montrer provoquerait, de la part du monde, un recul, je n’avais affaire, du soir au matin, qu’à moi. Mon absence d’image, et de souci de mon image, réduisait dans des proportions inaccoutumées la distance entre moi et moi.

Etre soi-même en personne, à tous les moments de sa vie, et même en rêve, tient à distance certains sentiments : la peur, le remords, l’espoir, le je-sais-bien-mais-quand-même, qui sont les ressorts de l’espèce humaine, et dont j’étais dépourvu.

Les complications sont venues plus tard, bien plus tard, au moment où j’ai commencé à douter de la vérité, ou en tout cas de l’entièreté, de ma laideur.

J’avais dix-neuf ans et depuis une semaine, je travaillais chez un courtier d’assurances. A l’arrière des bureaux, il y avait une cuisine, en forme de L, où les employés pouvait se préparer une collation rapide, rincer leurs couverts. Dans le petit côté du L, où je réchauffais un potage, j’ai surpris la conversation entre deux jolies secrétaires, qui parlaient d’un garçon.

L’une disait qu’il était si mignon qu’elle en rêvait la nuit. L’autre ajoutait qu’elle lui dirait oui tout de suite. J’ai mis un certain temps à comprendre qu’il s’agissait de moi.

J’avais l’audace de ma laideur. Dans les jours qui ont suivi, j’ai pu vérifier qu’elles ne mentaient pas.

Dire ce que fut ma vie, après avoir cessé de croire que j’étais plus laid qu’un autre, serait certainement sortir du devoir de réserve sexuelle. Ce n’est pas que j’ai été rassuré une fois pour toutes : je me suis rassuré jour après jour.

Mes parents étaient des gens simples, perdus, effarés au sein d’un monde opaque. Avec leur pari sur la laideur, ils ont compliqué ma jeunesse. Celle de mes sœurs aussi, qui furent détruites par cet acide. Mais ils m’ont fait gagner du temps. Et ils m’ont légué, sans attendre l’heure lointaine de leur mort, par donation entre vifs, un héritage fabuleux. Une langue, le français, qui n’était qu’une faible lumière, dans les Flandres, depuis que l’enseignement en était interdit. Et un corps. Un corps, laid ou beau, qui a résisté, depuis cinquante ans, sans frémir, à tous les excès. Il n’y avait rien d’autre à désirer. J’en éprouve pour mes parents une reconnaissance profonde. Le fait que ce soit un don inconscient ne change rien au merveilleux de l’affaire. En dépit de tout, j’ai été comblé.

Luc Dellisse

L’enfance passe, l’image change, l’écriture souterraine progresse. Luc Dellisse publie son nouveau roman, Les Atlantides, en avril prochain, aux Impressions Nouvelles.



[8 fév 2011 | Pas de commentaire]

Je ne connais pas ou presque pas les appels d’air, l’envie de voir le monde, l’attrait de l’exotisme, la curiosité des cuisines et des langues.

L’étranger est venu à moi par la grâce des Étrangères. Dire pourquoi un homme qui n’aime à peu près que les choses françaises a eu ses grandes histoires d’amour avec des femmes dont la langue maternelle n’était pas le français, serait tout un roman. Je sais que la plupart d’entre elles faisaient des fautes charmantes, que je rectifiais le plus doucement possible, et je me suis rarement endormi sans murmurer quelque chose comme : « On ne dit pas un mordure, on dit une morsure ».

Nos contemporains sont persuadés qu’il ne se passe rien de neuf durant le sommeil, – rien que le corps qui se refait et l’esprit qui, par le rêve, se souvient, symbolise et synthétise ses acquis du jour. En vérité, le sommeil est une aventure profonde qui nous mène autre part qu’où nous pensions aller – et où nous pensions être allés. Cette plongée, cette exploration renouvelle notre vision des choses et notre compréhension du monde – en profondeur.

Mais les voyages souterrains doivent quand même se concrétiser de temps à autre par des voyages véritables. Sans quoi on devient un rêveur replié.

Avec mon corps encombrant et facile, j’ai fait le tour du monde. Dans les grandes lignes : l’Afrique Centrale, les Balkans, le Vietnam, l’Ontario. J’étais quand même surtout européen et paresseux. Plus que ces mouvements rapides ou légers, ces remuements de bagages et de mers, j’ai surtout aimé les endroits hors du monde : Genève (Claparède), Manhattan (64e rue Est), Neuilly (quartier Saint-James) sont les haltes où j’ai le mieux aimé dormir. Fausses villes possédées par l’esprit de finesse, où il ne fallait pas faire semblant de s’intéresser à la pensée sauvage, aux syndicats ou au folklore pour subsister. Les bibliothèques publiques, les restaurants cosy, les chambres anonymes et soignées, les squares sans pigeons, la vie libre, courte, sans corps sauf pour en jouir, dans un raidissement de la lumière.

Et la lecture, partout, tout le temps.

Sur cette planète ridicule, il n’y a presque de vivant et d’aigu que les livres. Le monde immense des marchandises ne vend que son image en miroir. La seule chose amusante est  d’envoyer des messages aux quatre coins du monde – on a voyagé – et d’en recevoir des réponses plates comme des cartes postales.

Il me semble que ces aventures de voyageur qui ne voyage pas font entrevoir une autre histoire : celle d’un homme qui tentait d’opposer des passions dévorantes à la frivolité et à la fuite. Une certaine nécessité, à la fois heureuse et implacable, d’accomplir ses sombres travaux : « Tu écriras de toute ton âme, ou tu seras détruit. »

Mais plus j’écris, plus je me libère, et ma gravité ne peut presque plus rien contre ma légèreté.

Je sais que bientôt, après une nuit trop courte, je me lèverai en douce, je m’habillerai dans le noir, et je marcherai jusqu’à la station de taxis, je courrai plutôt, il y en aura un, un seul, qui attendra devant l’hôpital américain, j’aurai un gros sac de voyage encombrant, je m’y reprendrai à deux fois pour ouvrir la portière, le chauffeur sera sûrement pakistanais, on les identifie au fait qu’ils ne connaissent rien à la ville, qu’ils ont eu leur licence au titre de réfugiés politiques. Je lui dirai de rouler tout droit, je lui expliquerais en cours de route, on va à Roissy, vous voyez Roissy, monsieur Abdul ? L’aéroport. On va prendre le périph, roulez, roulez, ça commence maintenant.

Luc Dellisse


Les Etrangères, les fuites, les trains, sont au cœur des Atlantides, le nouveau roman de Luc Dellisse qui paraît en avril aux Impressions Nouvelles.


[11 jan 2011 | Pas de commentaire]

Si une vie réussie se mesure au succès, à l’argent, à la considération, je me suis raté avec un esprit de décision qui m’honore.

La merveille d’une vie ratée commence dans le froid et la nuit. Elle est faite d’amours enfuies, de luttes perdues, d’espoirs abandonnés, qui s’étalent devant moi, sans durée précise, aussi désirables qu’au premier jour, aussi riches en promesses de bonheur.

Je regarde mes trésors invisibles de tous mes yeux.

Le sentiment du paradis, des fleurs précieuses et des buissons ardents de l’enfance, concentrés sur quelques jours par an, à Noël, dans un château des Ardennes. Et ce paradis préservé du malheur, malgré le harcèlement d’une famille destructrice et aveugle.

La découverte de l’immortalité, grâce à la lecture. La découverte de la poésie, par la grâce d’un rayon de soleil venu se déchirer et s’ouvrir sur le prisme d’un porte-couteau en verre taillé.

A 18 ans à Biarritz, une jeune baigneuse que je croisais parfois sous la douche a déclaré que j’étais mignon et s’est mise à lécher mon cou avec sa langue. Apprendre que j’étais le fils du roi du Siam ne m’aurait pas plus stupéfait.

Une passion folle, déchirante, à 21 ans : le feu et l’horreur mêlés au sentiment d’apesanteur.

La décision, à 25 ans, d’être toujours aussi libre que ma situation matérielle le permettrait. De n’être jamais arrêté par des peurs d’ordre psychologique ou moral. De n’avoir jamais d’autres devoirs que ceux proposés par le plaisir et par l’amour.

L’abandon de mes emplois, du jour au lendemain, chaque fois que leur exercice  devenait la chose la plus nécessaire et la plus accaparante de mes journées. N’occuper un emploi salarié qu’en dilettante a été ma forme d’ascèse la plus accomplie.

La résurrection, à 39 ans, après un mois de vie végétative due à une méningite foudroyante, longue dérive traversée d’éclairs de lucidité anxieuse, et peu à peu, de bouffées de plaisir due à l’oxygène et à la beauté des infirmières serrées dans leur blouse étroite.

Le bonheur de dire oui, le jour où ma femme et moi avons décidé de garder notre enfant, et nous avons su qu’il y en aurait d’autres, et qu’ils nous tireraient vers l’azur, même quand nous n’aurions pas la force d’y aller.

Et la ronde ne s’arrête pas au passé. La transparence s’accroit avec la proximité. Elle est là, à la toucher, la splendeur : ma vie présente. Ratée, mais intacte, infatigable, et tournée vers l’avenir.

J’ai toujours reçu autant que j’ai donné. Les vases communicants du bonheur ont des circuits compliqués. On ne suit pas toujours très bien le mouvement des échanges, on croit qu’on donne beaucoup et qu’on reçoit peu, ou rien, mais à la fin de la semaine, quand on rentre chez soi, après les folies du travail et du plaisir, on s’aperçoit que la vie ne vous a rien volé. Et bien qu’on ait tout payé au prix fort, il vous reste même, dans la main, un peu d’or excédentaire…


Les Atlantides, où comment réussir une vie qu’on avait ratée,
paraîtra en avril 2011


[20 déc 2010 | Pas de commentaire]

Le chagrin d’amour est une histoire d’amour qui survit à son objet.

Il n’a pas la forme d’une douleur intime, d’un cancer qui vous ronge. Il est le visage vers lequel la main se tend, le corps vers lequel votre corps se tend.

Il est le bonheur suffisamment présent pour qu’à chaque instant, ce bonheur vous soit retiré. Il est à chaque seconde l’incarnation du bonheur et sa disparition.

Si je dis que je souffre d’avoir perdu l’amour, je veux dire que j’ai perdu l’amour de l’autre, car pour ce qui est de mon amour, je ne l’ai pas perdu, il est toujours là, comme une foudre qui ne trouve pas sa cible, et je souffre, et je suis détruit, par cette impossibilité, par ce décalage vertigineux.

Le chagrin d’amour est une émotion destructrice et durable, qui suppose que la relation amoureuse n’existe plus que par le souvenir. Elle n’a plus de présent ni d’avenir. Elle n’a plus que du passé comme aliment.  Le chagrin d’amour est un enfer que rien ne peut modifier de l’extérieur. Seul le travail du temps, en vous, peut quelque chose. Ou la mort, comme précipitation du temps.

Tout l’aigu et l’atroce du chagrin d’amour sont moins dans la perte de l’amour que dans l’absence de sa perte. Si je pouvais aimer moins, je souffrirais moins et si je pouvais n’aimer plus, je ne souffrirais plus.

Mais l’amoureux sait bien que son amour lui était indispensable et fatal. Que le hasard n’a présidé qu’à la rencontre avec l’être aimé. Non pas au sentiment qui a éclaté dans cette rencontre. Et que si cette rencontre s’était produite cent autres fois,  à chacune de ces cent fois, il aurait été amoureux du même être.

Car il n’était pas un amour en attente de l’objet amoureux, mais un non-amour soudain confronté à l’évidence nouvelle.

A présent, au cœur d’une vie inutile, et laide, et entièrement remplie par la présence d’un être absent, il constate que cette saturation d’amour et de regrets est en même temps un vide : rien ne peut le combler, et rien d’autre n’a d’attrait ni de sens. L’existence n’est plus qu’une suite de ténèbres enroulées autour d’un seul feu : la douleur.

Il  est impossible à l’amour de mourir en nous laissant en vie, et on est forcé à faire le choix de mourir soi-même, d’un coup rapide, ou de tenir jusqu’au bout au cœur du tourment, au prix d’une mutation si forte que celui qui survit n’est pas vous, mais un autre, qui ne mérite pas de survivre.

Chagrin d’amour est le nom qu’on donne, non à la perte de l’autre, mais à la perte de soi.

Je m’éloigne de celle qui était la beauté et le sens de ma vie. Je me penche une dernière fois sur ce qu’elle est, sur ce que je fus. Je la touche sans main, je la vois sans yeux, j’effleure, j’entoure cet amour et cette femme, comme on fait un enfant endormi, qu’on borde, qu’on frôle en silence, et je sors de la chambre, et de moi, sur la pointe des pieds.


Luc Dellisse raconte la vie, l’amour, la mort et leurs secrets bien gardés dans Les Atlantides, qui paraîtront aux Impressions nouvelles en avril prochain…


[6 déc 2010 | Pas de commentaire]

Saint-Thomas est le patron des écrivains. On lui montre à la télé des plaies bien réelles et il doute. Il voudrait toucher, il voudrait mettre son doigt. Aussitôt la voix off du monde se déchaîne. Alors c’est ça, l’écriture ? Les souffrances du monde ne lui suffisent pas ? Elle veut encore les accroître ? Y rajouter du voyeurisme ? Des attouchements ? Pour prouver quoi ? Le flux est le seul monde. Les yeux sont les seules connexions.

On finirait par vous faire croire que les images sont libres. Qu’en passant devant un écran, vous surprenez par hasard une scène de guerre ou un baiser entre deux stars. Que ce n’est pas vous, lié pieds et poings, la lumière dans le visage, qui subissez ce bombardement d’informations visuelles truquées.

Grâce au zapping, vous pouvez pourtant constater que les images sont les mêmes partout, avec de légers décalages. L’intérêt est ailleurs, dans la voix qui les accompagne. Qui vous dit que le même est un autre, que le presque rien est le presque tout. Ou alors il faut couper le son. Aussitôt la tête se libère. Les images redeviennent partiales, mais précises et cruelles. Vous distinguez mieux à présent les traits de l’homme politique ou du GI. Vous voyez leurs yeux perdus, leurs lèvres qui s’agitent dans le vide. Vous surprenez en gros plan comment ils se trompent ou se mentent. Close-up sur leur mensonge en direct.

Les fenêtres mobiles d’internet, les mille facettes de youtube, s’ouvrant partout à la vitesse de la main, sont des images-prompteurs déguisées en images du monde. Leur brièveté, leur fragmentation, transforment les faits en point de vue, et les visions en témoignages.

J’appelle prompteur la voix du temps immobile, les paroles vendues, l’image décrochée.

Il y a rivalité entre les deux grandes paroles écrites : celle des livres et celle des prompteurs. Dans les livres vous êtes seul avec la parole. Le prompteur vous impose de regarder le présentateur qui déchiffre le texte en feignant de vous regarder. Vous êtes distrait par la crispation de son beau regard myope. On dirait presque de l’intensité intellectuelle. Le texte du prompteur est bref et familier comme celui d’une servante au cœur d’or qui vous gourmandait, enfant, quand vous aviez mangé tous les œufs de Pâques. Elle aussi procédait par conditionnels. « Si ce serait vous qui les auriez mangés vous seriez bien attrapé par la sifflante.» Le français de la servante au cœur d’or était légèrement incorrect mais il n’y avait pas de prompteur à la maison.

La difficulté particulière pour se repérer dans ce maquis est que la plupart des livres désormais sont faits avec des collages. Ils font allusion à des fêtes déjà oubliées, à des drames fixés non par des images, mais par des chiffres secrets. Ils recourent souvent à la première personne, au moins dans la préface, pour faire croire qu’il y a un auteur derrière, une conscience totalisatrice. On ressort de ces lectures un peu fades avec l’impression que l’esprit humain ne peut plus grand-chose et que l’entreprise humaine ne vaut pas le coup. Puis parfois par hasard on ouvre un vrai livre, que la mer a laissé en se retirant, une sorte de coquillage qu’on colle à son oreille, et on entend une voix très jeune et très sage, qui dit ce que les images ne captent pas, ce dont les prompteurs ne gardent pas la trace, et qui pourtant nous hante : « Si le mot amour est prononcé entre eux, je suis perdu »

Je me dis parfois que le métier des écrivains, à supposer que cette catégorie puisse être unifiée par un pluriel, consistera de plus en plus à tenir compte du monde visible : mais en supprimant les intermédiaires. Voir de ses propres yeux, toucher de ses propres doigts, regarder sans le son, lire sans les images, à l’instar des amoureux, qui ne se satisfont pas vraiment du sexe virtuel, et qui se retrouvent dans des vraies chambres pour se toucher avec leurs vraies mains.


Luc Dellisse publiera son prochain roman, Les Atlantides, aux Impressions nouvelles en avril 2011