Caron de Beaumarchais (1732-1799)
Il n'est pas possible d'écrire une
histoire de la propriété littéraire sans
rendre hommage à Beaumarchais, dont l'action en faveur
du droit d'auteur (en l'occurrence des droits des auteurs dramatiques)
était d'autant plus exceptionnelle que lui-même,
dont la fortune personnelle était grande, n'avait aucun
intérêt personnel à défendre. Les enjeux
politiques de sa démarche, par contre, étaient clairs
dès le début: à travers la mise en cause
des abus des Comédiens français (qui décidaient
seuls de l'acceptation ou du refus d'une pièce tout en
s'arrangeant pour se dérober à l'obligation légale
de payer à l'auteur un neuvième des recettes), c'est
la dénonciation, puis le démantèlement, de
tout un système féodal qu'opère Caron de
Beaumarchais.
Mandaté par une association d’auteurs
dramatiques (ceux écrivant les nouvelles pièces,
c’est-à-dire les pièces les plus rentables
pour les comédiens), Beaumarchais entre donc en guerre
avec la Comédie, non toutefois sans faire constamment appel
au public, qu'il informe de l'action des auteurs et qu'il implique
dans le conflit par le biais de la grève des auteurs, sans
doute la première du genre, qui se refusent à un
moment donné, pour faire pression sur une corporation particulièrement
attachée à ses privilèges et à son
train de vie (comparable, aujourd'hui, avec ceux des stars d'Hollywood),
d'alimenter la Comédie en pièces nouvelles.
Les armes principales de Beaumarchais dans
ladite "Affaire des auteurs dramatiques" (1776-1780)
étaient doubles: la raison, d'une part, qui lui permet
d'obliger les Comédiens jusque-là tout-puissants
à reconnaître, textes et documents en main, les torts
faits aux Auteurs; l'ironie, d'autre part, qui fait de son "compte
rendu" de l'affaire, mais aussi, quelque dix ans plus tard,
de la "pétition" lue à l'Assemblée,
de vrais chefs-d'œuvre littéraires.
Tranché en faveur des auteurs par
le roi Louis XVI lui-même, le conflit entre auteurs et comédiens
ne sera définitivement réglé qu'en 1791 et
en 1793, avec le vote de l'Assemblée sur les premières
lois modernes sur la propriété littéraire.
A ce moment, toutefois, il était déjà apparu
à quel point il était difficile de faire appliquer
non seulement l'esprit, mais aussi et surtout la lettre de la
loi, surtout en province.
Jan Baetens
Compte rendu de
l’Affaire des auteurs dramatiques et des comédiens
français (1780)
On répand dans Paris que depuis
quatre ans je fais tous mes efforts pour entrer en procès
avec la Comédie française, parce qu’elle est
injuste envers les auteurs; et moi je vais montrer tout ce que
j’ai tenté depuis quatre ans pour éviter d’avoir
ce procès avec la Comédie, quoiqu’elle soit
très injuste envers les auteurs.
On ajoute avec un espoir malin que je vais
faire un mémoire fort plaisant contre les comédiens;
et parce qu’on rit quelquefois aux jeux du théâtre,
on croit qu’il faut rire aussi des affaires du théâtre:
on confond tout dans la société. Mais que les comédiens
se rassurent! le plus simple exposé de notre conduite réciproque
est le seul écrit qui sortira de ma plume; il tiendra lieu
de ce plaisant mémoire, que je ne ferai point.
On dit aux foyers des spectacles qu’il
n’est pas noble aux auteurs de plaider pour le vil intérêt,
eux qui se piquent de prétendre à la gloire. On
a raison: la gloire est attrayante; mais on oublie que, pour en
jouir seulement une année, la nature nous condamne à
dîner trois cent soixante-cinq fois; et si le guerrier,
l’homme d’Etat ne rougit point de recueillir la noble
pension due à ses services, en sollicitant le grade qui
peut lui en valoir une plus forte, pourquoi le fils d’Apollon,
l’amant des Muses, incessamment forcé de compter
avec son boulanger, négligerait-il de compter avec les
comédiens? Aussi croyons-nous rendre à chacun ce
qui lui est dû, quand nous demandons les lauriers de la
comédie au public qui les accorde, et l'argent reçu
du public à la comédie qui le retient.
On prétend surtout qu’au lieu
d’arranger l’affaire des auteurs, qui m’était
confiée depuis quatre ans, je me suis rendu redoutable
aux comédiens, et montré dur, injuste, intraitable,
au point d’offenser personnellement MM. les premiers gentilshommes
de la chambre, qui se portaient conciliateurs. Ce dernier trait
m’oblige à ne composer mon récit que des lettres
et réponses de chacun, c’est-à-dire à
réduire l’affaire aux seules pièces justificatives…