Signé Dumas

Cyril Gely - Eric Rouquette

Les impressions nouvelles collection théâtre

96 pages, 16 x 24 cm., broché
13 euros
ISBN 2-906131-66-0
EAN 9782906131668

   
 
 
Le livre
 
 

Février 1848 : Alexandre Dumas est à son apogée. Il s'est retiré quelques jours dans l'immense château qu'il fait construire à grands frais. Là, il travaille avec son collaborateur Auguste Maquet. Si c’est Dumas qui signe, la besogne abattue par Maquet est colossale. Pourtant, depuis dix ans, il est resté dans l’ombre du grand homme et n’a jamais contesté sa suprématie.Ils forment un couple, liés par un intérêt commun : le travail. Mais ce couple, en dépit des apparences, est bien plus complexe qu'on ne le croit. Car, quand éclate une querelle entre les deux hommes, une question cruciale se pose : quelle est la part exacte de l'un et de l'autre dans cette grande réussite ? Lequel des deux est le père de d'Artagnan et de Monte-Cristo ? Bref : qui est l’auteur ? Leur relation, si paisible jusqu'ici, passe de l'alliance au doute, hésite, puis bascule dans l'affrontement, alors que non loin de là, à Paris, se prépare une révolution qui scellera définitivement le sort de la monarchie…

Signé Dumas a été créé lors du Festival d’Anjou le 16 juin 2003, et repris à partir du 12 septembre 2003 au Théâtre Marigny dans une mise en scène de Jean-Luc Tardieu, avec Francis Perrin, Thierry Frémont et Maxime Lombard.

 
     
 
Un article paru sur sitartmag.com
 
 

Dumastodonte !

Cyril Gely et Eric Rouquette ont imaginé un dialogue théâtral entre Alexandre Dumas père et son secrétaire Gustave Maquet. Nous sommes en 1848 : Dumas est au faîte de sa gloire. Il travaille avec Maquet. Ce dernier, méticuleux, diligent et patient n’a de cesse que de prendre des notes, de classer les brouillons, et de mettre en forme les mille idées foisonnantes du second, personnage haut en couleurs, bon vivant, exubérant et génial. Ils forment un binôme parfaitement symbiotique jusqu’à ce que les évènements de février 1848 surviennent. Gustave Maquet exhorte alors Dumas à ne pas rejoindre Paris et la duchesse d’Orléans qui, dit-on, assure la Régence à la suite du départ de Louis-Philippe face aux insurgés républicains. Mais l’écrivain pense qu’il faut saisir l’occasion pour briguer un ministère. La discorde éclate entre les deux et surgit une vive dispute d’origine plus profonde : Maquet estime que Dumas, par son imprudence, les met en danger tous les deux :
« Vous menacez notre position ! » (Maquet)
(…)
«Notre position?» (Dumas)

A partir de cet instant, les répliques vont s’enchaîner dans un pur style stichomythique. Le système d’arguments est clair de part et d’autre : le « secrétaire » estime avoir son mot à dire sur les engagements de son « patron », considérant que c’est lui, et lui seul, qui, dans l’ombre, tient la plume. Pour Dumas, Maquet mérite tout juste de figurer « par miracle (…) dans une page littéraire de quartier » au sein de laquelle un chroniqueur se plaira à « palabrer sur les ratés, sur les scribouillards, sur les nègres… ».

On prend un plaisir évident à la lecture de cette pièce de théâtre qui se plaît joyeusement à (re)créer ces moments invérifiables de la vie de l’écrivain. Signé Dumas est une invention fantaisiste, au rythme si effréné qu’il est quasiment impossible de ne pas la lire d’un trait. Le langage, coloré et musclé du personnage de Dumas, sa verdeur et sa rigueur (ponctuation exclamative quasi-systématique dans ses répliques) contrastent avec le calme et la colère maîtrisée de son « esclave » en rébellion. Dumas tranche souvent le discours de Maquet par des répliques nominales, extrêmement brèves et cassantes. De façon significative, les répliques du « scribouillard » sont plus longues. Mais leur contenu, plus intellectuel quoique justifié (n’est-il pas celui qui, comme il le dit avec véhémence, a « tout inventé » ? ) ne pèse pas lourd face à la gouaille charismatique d’un Dumas trop conscient de la légende inébranlable qui accompagne déjà son nom. A un Maquet croyant être sur le point de porter le coup de grâce à l’auteur de Monte Christo en revendiquant la paternité des œuvres, Dumas ripostera avec un cinglant :
« Parce que c’est moi qui signe. »
Assuré de sa postérité littéraire, Dumas ne craint plus rien. La pérennité de son œuvre n’est plus en doute. Finalement, tout rentre dans l’ordre : Maquet et Dumas reprennent leur collaboration. Le premier s’occupe des sujets, des plans, des personnages. Le second décide de partir pour la capitale se faire élire député et affirme qu’il apportera sa griffe (la Dumas’ touch) qui fait tout le génie d’une création. Signée Dumas, l’œuvre se fait chef-d’œuvre.
Le texte de Cyril Gely et Eric Rouquette est une fulgurance amusante. C’est du théâtre qui se lit avec légèreté et désinvolture, une vision plaisante et séduisante des coulisses de la grande Histoire littéraire. Gaiement iconoclaste, le texte montre à quel point les icônes peuvent supporter les plus grandes attaques. A tel point que l’on imagine aisément le peu d’impact qu’aurait une étude scientifique démontrant que Dumas père n’a pas écrit La Reine Margot, Les Trois mousquetaires et autres monuments de la littérature mondiale. Il y a comme ça des sanctuaires sacrés.
« La signature désigne l’auteur » affirme Dumas d’un ton péremptoire. Il me suffit alors de signer cette chronique (dont je n’ai pas écrit un mot) pour en être l’auteur. La postérité retiendra un nom et un seul.


Ludovic Miel
(novembre 2003)