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Hommage à
Alain Robbe-Grillet
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Benoît Peeters
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Quelques images d'Alain Robbe-Grillet
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Il comptait bien devenir centenaire, m'avait-il dit alors qu'on célébrait ses 80 ans. Mais ce n'était nullement pour s'assagir et prendre la pose du vieillard apaisé. Il rêvait de provoquer mieux encore : il n'aura pas eu cette chance.
J'avais commencé à le lire à 15 ou 16 ans. Des romans comme Le Voyeur ou Dans le Labyrinthe me résistaient ; Pour un Nouveau Roman m'excitait. L'année de mes 18 ans, je me suis immergé dans son œuvre avec passion. J'admirais ses audaces, sa force d'invention, sa capacité à se remettre en question d'un livre à l'autre. Il est l'un de ceux qui m'a le plus donné envie d'écrire, et c'est à lui, sans trop de vergogne, que j'ai adressé mon premier texte. Quelques jours plus tard, je l'ai rencontré pour la première fois dans son minuscule bureau de la rue Bernard-Palissy : il m'intimidait au plus haut point, ce qui l'amusait beaucoup.
Robbe-Grillet jouait volontiers les dragons ou les démons. Dans Pour un Nouveau roman, il avait lancé une série d'anathèmes aussi efficaces que simplificateurs : le récit et le personnage étaient morts, tout comme la Nature, l'humanisme et la tragédie auxquels il réglait leur compte en quelques pages. Mais si pour certains de ses contemporains Robbe-Grillet incarna la violence des interdits, j'ai personnellement trouvé en lui un homme d'ouverture et de curiosité.
Un élément a joué un rôle essentiel dans ma perception de ce que nous appelions alors la « modernité » : les colloques de Cerisy-la-Salle et singulièrement celui qui lui fut consacré en juillet 1975. Ces dix jours virent se confronter et s'affronter, dans un mélange indissociable de théâtre et de théorie, l'étonnant directeur de colloque qu'était Jean Ricardou et le vivant objet d'étude qu'était Alain Robbe-Grillet. Trônant dans un fauteuil derrière le conférencier, l'auteur de L'Année dernière à Marienbad adressait des clins d'œil réguliers au public qui se pressait dans la bibliothèque ou interrompait l'orateur d'un goguenard : « Mais non, Machin, elle existe vraiment la maison de La Jalousie. »
Si Robbe-Grillet jouait, non sans un plaisir pervers, avec les discours qui se tenaient à propos de son œuvre, il savait aussi se montrer accessible aux jeunes gens que nous étions. Il insistait pour que nous lui gardions une place à table, « loin des raseurs » nous disait-il, ou pour que nous l'accompagnions en promenade. Tandis que nous marchions, se souvenant qu'il était ingénieur agronome, il interrompait les conversations littéraires pour attirer notre attention sur un arbre ou une plante, l'appelant d'un nom savant que nous nous empressions d'oublier.
Le paradoxe, c'est qu'on ne cessait alors de parler de la « mort de l'Auteur » et qu'il était là, lui, dans une présence rayonnante : l'Auteur dans toute sa splendeur.
Nous nous sommes revus de loin en loin. J'ai continué à le lire. Et c'est en 2002, alors qu'approchait son quatre-vingtième anniversaire, que j'ai eu envie de réaliser de grands entretiens filmés avec lui. Il accepta aussitôt. Ces « jeux de mémoire », comme nous les appelions, furent tournés dans cette Normandie qu'il aimait, à l'abbaye d'Ardenne où il avait déposé toutes les archives de sa vie et de son œuvre : photos, manuscrits, extraits de presse, correspondances… Nous baignions littéralement dans son univers. Remarquable conteur (malgré la réputation de sévérité du Nouveau Roman et les oukases prononcés dans ses premiers essais), Robbe-Grillet n'était pas un interlocuteur facile. L'entretien prenait souvent les allures d'une rixe, et il m'arrivait de redevenir l'étudiant timide que j'étais lors de notre première rencontre. Je le revois dans notre petite salle de montage, insistant pour couper ma dernière intervention à la fin d'une séquence. « Tu comprends, finit-il par expliquer, on dirait que tu as le dernier mot. » Je le lui laissai bien volontiers.
Son rire et ses provocations me manquent déjà. Ses livres continueront longtemps à m'accompagner.
Benoît Peeters
18 février 2008
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Benoît Peeters répond à France Info (audio)
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Entretien de Benoît Peeters avec Grégory Philipps ("Le pape du Nouveau Roman est mort", France Info, 18 février 2008).
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J'aime la vie, par Alain Robbe-Grillet
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J'aime la vie, je n'aime pas la mort. Pourtant, j'aime assez ce qui demeure immobile. J'aime les chats, je n'aime pas les chiens ; j'aime l'impression d'éternité, les vieilles demeures de province aux décors immuables, les lourds velours rouges passés depuis toujours, la mousse dans les allées, les carpes entre deux eaux dans les bassins. Je n'aime pas le téléphone, je n'aime pas la voiture. J'aime les longs voyages en chemin de fer, Paris - Bucarest, New-York - Los Angeles, Istanbul - Téhéran, Moscou - Kabarovsk. J'aime aussi marcher, dans les rues ou à travers la campagne. J'aime les automnes humides et doux, les feuilles brunes, luisantes de pluie, en épais tapis spongieux sur les chemins. Je n'aime pas le bruit, je n'aime pas l'agitation, j'aime les belles voix, je n'aime pas les cris. J'aime les foules joyeuses, je n'aime pas ce qui plait aux foules. Je ne fais pas confiance aux masses populaires. J'aime les jours où je me sens plus intelligent, plus instruit, plus aigu, j'aime apprendre, j'aime enseigner. Je n'aime pas faire une conférence après un bon repas. J'aime bien les petites filles, surtout si elles sont jolies. Je n'aime pas trop les petits garçons. J'aime le joli, je n'aime pas la mode du laid. J'aime dire ce que je pense, surtout si cela ne se dit pas. J'aime connaître la règle, je n'aime pas la respecter. J'aime connaître les théories, littéraires ou scientifiques, j'aime la liberté, je n'aime pas le gaspillage, je n'aime pas la salade journalistique. J'aime mon papa et ma maman. Je méfie des psychanalystes. J'aime bien agacer les gens mais j'aime pas qu'on m'emmerde.
Alain Robbe-Grillet, "Comme un auto-portrait", dans Entretiens avec Alain Robbe-Grillet, Les Impressions Nouvelles
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Un cinéaste à redécouvrir, par Benoît Peeters
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(Le Magazine littéraire, 2002)
Le monde cinématographique se méfie des écrivains. Cocteau et Guitry en firent longtemps les frais. Marguerite Duras elle-même ne fut admise que brièvement, le temps d' India Song. Le dédain dans lequel est souvent tenu le cinéma de Robbe-Grillet (quand tant d'œuvres académiques, comme celle de Chabrol, sont régulièrement portées aux nues), la quasi invisibilité de ses films aujourd'hui sont de toute évidence liés à l'ostracisme marqué par les “professionnels de la profession” (comme les appelle Godard) envers ceux qui ne sont pas du sérail. Robbe-Grillet n'est pas de la famille. Il n'a pas grandi à la Cinémathèque, n'apprécie ni Stanley Donen ni François Truffaut. Et a plus d'admiration pour les écrits d'Eisenstein que pour ceux d'André Bazin.
Pourtant, Robbe-Grillet est un cinéaste, cela n'est pas douteux. Inégal mais inventif, il mérite de rejoindre d'autres auteurs atypiques, comme Raoul Ruiz ou Peter Greenaway.
Contrairement à ce que l'on croit souvent, L'année dernière à Marienbad ne fut pas le premier contact de Robbe-Grillet avec le monde cinématographique. Peu après la parution de Dans le Labyrinthe, Samy Halfon (l'un des producteurs d 'Hiroshima, mon amour), vint lui proposer d'écrire et de réaliser un film. Il n'y mettait qu'une seule condition : tout le tournage devait se passer à Istamboul. L'un de ses associés, un homme d'affaires belge, disposait en effet d'une somme importante, bloquée en Turquie. Une contrainte de cet ordre n'était pas faite pour effrayer Robbe-Grillet, d'autant que la ville d'Istamboul l'attirait à plus d'un titre. Il séjourna donc quatre mois sur place, écrivant non une classique “continuité dialoguée” mais un découpage technique minutieux, assorti de très précises indications topographiques. La révolution qui survint en Turquie à ce moment obligea à suspendre le projet…
Peu après son retour à Paris, Robbe-Grillet fut contacté par le producteur d'Alain Resnais, dans la perspective d'une éventuelle collaboration. Curieusement, l'idée ne venait pas de Resnais lui-même ; l'auteur d' Hiroshima voulait renouveler une collaboration avec une femme, et pensait à Françoise Sagan ou Simone de Beauvoir ! Mais il fut d'emblée séduit par les trois synopsis que Robbe-Grillet lui proposa ; il est vrai qu'il s'agissait d'idées spécifiquement conçues pour le cinéma de Resnais, ces “narrations à travellings” où la voix jouait un rôle essentiel.
“Histoire d'une persuasion”, selon l'expression de Robbe-Grillet, L'année dernière à Marienbad est aussi un curieux film à deux têtes. Alain Resnais, qui se considérait non comme un “auteur” mais comme un réalisateur, accepta en effet que l'écrivain rédige un véritable découpage, décrivant minutieusement le film comme s'il existait déjà. Comme il l'avait fait avec Duras, le cinéaste demanda même à Robbe-Grillet d'enregistrer l'ensemble de son texte, à l'intention des comédiens, pratiquant ainsi une sorte de direction d'acteurs à distance. Tout spectateur se souvient de ce long monologue qui ouvre le film : “Une fois de plus — je m'avance, une fois de plus, le long de ces couloirs, à travers ces salons, ces galeries, dans cette construction — d'un autre siècle, cet hôtel immense, luxueux, baroque, — lugubre, où des couloirs interminables succèdent aux couloirs…”
Robbe-Grillet, qui était reparti en Turquie, ne vint pas une seule fois pendant le tournage. En découvrant un montage quasi achevé, il fut ébloui par la beauté des images de Resnais. Tel ne fut pas le cas du distributeur : la première fois qu'on lui montra L'année dernière à Marienbad, il crut à une mauvaise plaisanterie ; puis il déclara que ce film ne sortirait jamais : il préférait perdre tout l'argent investi que se déshonorer aux yeux de la profession ! Marienbad resta bloqué six mois durant, le film n'étant projeté qu'à quelques privilégiés comme Breton, Cocteau et Sartre.
Resnais commençait à se résigner à l'idée d'un film maudit, lorsque, pour des raisons plus politiques qu'esthétiques, l'œuvre de ces deux signataires du “Manifeste des 121” fut sélectionnée par le Festival de Venise. Après de vifs affrontements au sein du jury, L'année dernière à Marienbad obtint le Lion d'or, déclenchant de vives controverses, mais bénéficiant d'un puissant effet de mode, partout à travers le monde.
Robbe-Grillet est assez critique vis-à-vis de son premier film en tant que réalisateur, L'Immortelle, en bonne partie à cause des conflits incessants survenus pendant le tournage. Les étrangetés du récit, les partis pris d'une écriture fondée sur le plan plus que sur la séquence déconcertaient une équipe technique, bien décidée à ramener l'écrivain sur le droit chemin de la narration cinématographique. Le film se passe dans un Istamboul mythologique, qui emprunte à Pierre Loti comme aux Mille et une Nuits, “fragiles constructions au ras de l'eau, bel Orient de cartes postales, façades de stuc, décor peint en trompe-l'œil sur des toiles tendues, tout autour de votre chambre”.
Presque autant que Marienbad , on peut voir L'Immortelle comme une histoire de fantômes. Par moments, le film fait penser à Vertigo d'Hitchcock (un cinéaste que Robbe-Grillet n'aime pourtant guère), mais sans doute est-il plus proche encore de certains films de Josef von Sternberg. Comme celui de Robbe-Grillet, le cinéma de von Sternberg est tout entier tourné vers l'érotisme, une forme de fétichisme doublé d'une fascination pour l'artefact.
Il est pourtant une différence majeure : alors que le vieux maître allemand privilégia toujours le studio, Robbe-Grillet se plut à lier une écriture très concertée à des tournages en décors réels. “Le cinéma, c'est cette lutte continuelle avec un matériau qui résiste. Il est passionnant que ce matériau résiste ; aussi je tourne en décors naturels et, presque toujours, sans figurants, avec les gens de la rue.” Tous partis pris théoriques mis à part, cela donne au second film réalisé par Robbe-Grillet, Trans Europ Express, un petit air Nouvelle Vague, qu'accentue la présence de Marie-France Pisier et Jean-Louis Trintignant.
Ne voulant pas retrouver les difficultés de L'Immortelle, Robbe-Grillet n'écrivit plus de découpage, et s'entoura d'une équipe plus complice. L'un des points de départ de Trans Europ Express fut l'envie de tourner dans ce nouveau train : avec son usage affiché du métal et du verre, il était alors comme un emblème de la modernité. Robbe-Grillet lui-même joue le rôle d'un réalisateur qui écrit un film, le temps d'un voyage entre Paris et Anvers. Ce réalisateur est pourtant bien différent de lui : narrateur traditionnel, il tente vainement de tenir les fils d'une histoire qui lui échappe de plus en plus. Chacun des personnages principaux de Trans Europ Express fait mine de maîtriser le récit. L'humour est manifeste, contribuant sans doute au succès public de ce film plus complexe qu'il n'y paraît.
Les deux films suivants — L'homme qui ment et L'Eden et après — tirèrent un habile parti d'opportunités de production. Grand admirateur de L'Immortelle, le responsable du cinéma slovaque avait proposé à Robbe-Grillet de tourner un film dans son pays, avec tous les moyens d'un cinéma d'Etat. L'homme qui ment offre un jeu subtil de variations sur le personnage de Don Juan, incarné par un Trintignant plus inventif que jamais. Le récit est nourri d'échos de Kafka, mais aussi de Boris Goudonov de Pouchkine et Moussorgski. En France, ce très beau film — sans doute le plus abouti de Robbe-Grillet — ne remporta guère de succès. Mais il fut très bien accueilli en Tchécoslovaquie, où les étudiants le virent comme une métaphore sur le tout récent écrasement du Printemps de Prague…
“Au cours d'un voyage en Tunisie, raconta Robbe-Grillet, j'ai eu tout à coup l'envie de faire un film en couleurs, alors que je m'étais toujours obstiné à tourner en noir et blanc… Dans le sud de la Tunisie, j'ai eu l'idée d'un film qui serait fait vraiment sur les couleurs, sur le bleu et blanc du pays, et puis sur le rouge qui viendrait y faire des taches cruelles.” L'Eden et après est un curieux film, plein d'invention et d'une forme de jubilation. Robbe-Grillet était pourtant parti d'une structure formelle forte, et de la volonté de réaliser un film “sériel”, transposant au cinéma le dodécaphonisme de Schoenberg. Mais cet échafaudage devint rapidement quasi indiscernable, à mesure que le récit prenait consistance. L'Eden et après, c'est d'abord le film d'une femme, d'une actrice : autant L'homme qui ment était centré sur Trintignant, autant ici c'est Catherine Jourdan qui a pris le pouvoir sur un film.
A en croire Robbe-Grillet, le point de départ de Glissements progressifs de plaisir serait une très libre adaptation de La Sorcière de Michelet, et plus encore de sa lecture par Barthes… Une jeune fille (Anicée Alvina) défait peu à peu l'ordre masculin qu'incarnent un policier, un prêtre et un juge. Glissements progressifs du plaisir est le film le moins cher que le cinéaste ait tourné, presque comme un défi. Il parle d'un budget de 500.000 francs, ce qui, même rapporté à 1973, paraît presque incroyable.
“Les scènes de comédie, le goût du sang, les belles esclaves ne représentent pas la parole de ce film, mais seulement sa langue…”, explique Robbe-Grillet dans l'introduction du “ciné-roman” de Glissements progressifs du plaisir. Il est permis de douter de sa sincérité. La composante érotique – et les scènes de sado-masochisme – vont prendre de plus en plus de place. En Italie, Glissements vaudra même au cinéaste un quasi procès en sorcellerie, avec destruction des copies. Et le film suivant, Le Jeu avec le feu, aura maille à partir avec la censure française. D'une artificialité revendiquée, l'érotisme des films de Robbe-Grillet semble aujourd'hui plutôt sage. Les corps sont juvéniles, propres, avantageusement maquillés : c'est un cinéma des surfaces (de la peau) beaucoup plus que des matières (de la chair). Cela contribue sans doute à l'éloigner d'une bonne partie du cinéma contemporain, qui, de Catherine Breillat à Patrice Chéreau, en passant par Lars Von Trier, privilégie une esthétique beaucoup plus brutale, une lumière plus sombre et plus sale.
Les films les plus récents d'Alain Robbe-Grillet — La belle captive et Un bruit qui rend fou — proposent encore de nombreuses trouvailles. Mais le public se détourne de plus en plus, et les projets sont de plus en plus difficiles à monter depuis que les chaînes de télévision mènent la danse.
Le cinéma d'écrivains appartiendrait-il au passé ?
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Alain Robbe-Grillet, entretiens avec Benoît Peeters (DVD).
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