L'enfance de l'art — Luc Dellisse

La Splendeur. Chantiers

19 octobre 2011

Je me propose de donner ici, par fragments, dans le désordre, pour m’aider à voir clair, ce qui s’élabore peu à peu d’une fiction littéraire, dont les premières lignes ont été écrites en juillet 2011, à Cerisy-la-Salle, dans les intervalles d’un colloque sur l’écriture.

Petits papiers griffonnés sur mes genoux, au gré des salles de conférence, ou tard le soir dans mon lit, lumière éteinte, car j’avais un compagnon de cellule qui dormait de l’autre côté de la pièce et que je ne voulais pas réveiller avec ma lampe et mes angoisses de création.

Il s’agit de mon nouveau roman, le dernier tome d’un cycle d’autobiographie imaginaire inauguré il y a sept ans avec La Fuite de l’Eden (2004).

Chaque roman est totalement autonome et ne fait d’ailleurs pas d’allusion précise au contenu des autres. Le principe qui unit des livres si distincts, c’est le personnage, un type un peu spécial, enseignant de son métier, écrivain de son état, et en proie à deux hobbies passionnels, les voyages et les rencontres amoureuses.

La période prise en compte, d’un livre à l’autre, va de 1960 à 2010 environ. Les éléments postérieurs n’existent que par quelques reflets induits du « futur » sur un présent historique de cinquante années.

Le livre en cours, qui porte pour l’instant le titre de La Splendeur, concerne essentiellement les années 1977-1989. Mais davantage que les romans qui précèdent, il fonctionne sur un étagement du temps.

Entre diverses périodes : celle d’un événement précis du passé, celle du présent de la narration, celle d’époques intermédiaires que traverse le narrateur, comme des paliers de décompression, il existe plusieurs niveaux de présence au monde – au « monde visible ». Une des difficultés du livre sera de les faire communiquer d’une manière fluide, aisée, dans le mouvement du récit et non par la vertu d’un commentaire ou d’un dispositif « intellectuel ». En matière de fiction, il n’y a pas d’espace pour l’expression théorique ; tout ce qui n’est pas le fil, rompu et pourtant continu, d’une histoire, est hétérogène et tue la réalité imaginaire, la seule qui importe.

L’autre difficulté est de savoir, l’auteur ayant une imagination précise et une mémoire inventive, ce qui fait partie du livre, ce qui n’en est pas. Materiam superabat opus (Ovide) est une formule dont il faut se souvenir, ne fût-ce que pour rester, à peu près, maître du jeu.

Oui, l’art doit l’emporter sur le matériau. Avec la dimension romanesque que j’ai toujours perçue dans le zigzag de mon existence, non pas en la vivant et en la reconstituant, qui fait que presque rien de ce qui m’a touché n’échappe à la fiction. Trier cent faits pour n’en retenir qu’un, l’examiner sous toutes ses faces, le retravailler ensuite, pour lui donner une autre couleur, et une autre place dans le fil du récit, implique une tension, une attention, continues. Il y a un bon ordre des choses, qui n’est pas vraiment celui de la vie vécue : il faut le retrouver.

Ceci pose la question du montage. Les choses viennent, se donnent, par fragments, qui tiennent sans doute à ma méthode de travail : dès que j’ai capté un bloc de temps précis, je l’exhume, ou si l’on veut, je l’écris pour le connaître, car la mémoire n’est rien sans l’écriture, et l’écriture n’a pas le pouvoir de se souvenir, mais elle invente le souvenir pour qu’il ressemble, intuitivement, à ce qui n’est plus.

Ecrire un roman est donc pour moi composer, dans le désordre, 200 ou 250 fragments narratifs appartenant à la même famille, nouant, coupant, renouant, le fil d’un récit unique et encore absent, sauf par la perception en creux de ce qu’il pourrait être, plus tard, quand, à force de mensonges, d’ellipses et d’imaginaire, j’aurai reconstitué le mouvement complet d’un ensemble que je prendrai pour mon passé, mais qui au moment où j’écris ces lignes, relève strictement de l’avenir.

Au terme de cette entreprise, ce n’est pas le roman qui aura vu le jour, mais une première étape du travail : la mise au point des fragments, en nombre sans doute supérieur à ce qui servira vraiment pour le livre ; un premier ordonnancement, bien éloigné encore du montage définitif. Et une série de questions, le lancement de pistes aléatoires, qui feront de ces pages progressives non pas une forme, même fragmentaire, mais un champ de recherche : véritablement, un chantier.

Luc Dellisse

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