"Je ne suis que laine et soie, mais
fus de chair autrefois. D’autres ont broderies d’or,
ou sont cousus d’argent. Je me contente, moi, de vermeil,
et des teintes du ciel. Et je flotte, esseulée, sur une
île bleue, toujours sur le point de sombrer dans une
mer de rouge. Les fils auxquels je tiens, pourtant, sont tissés
bien serrés, six pour un pouce, et filés dense.
On savait y faire, en mon temps, les artisans tissaient tentures
aussi solides qu’ils avaient fait leurs draps. La vie était
plus courte, mais l’art mieux armé pour durer.
Je ne suis que de basse lice, car mes Pays
également étaient dits Bas, et là les métiers
ne se dressent pas si haut que les beffrois. On courbait l’échine,
chez moi, les rois comme les pauvres gens, car il fallait que
le labeur avance, et aussi la charrue, et si un cheval manquait,
au joug nous offrions notre gorge. Les collerettes n’y faisaient
rien, nous avions le goût de servir, d’être
souples comme tiges, comme ces Vierges de Flamands, aux corps
frêles et aux visages lisses, qui devenaient lys complètement,
lorsqu’un ange ordonnait.
Moi aussi j’ai pâli, durant
ces nuits où l’on veille des morts, qui nous rendent
plus humbles. Or je fus presque reine. Mais en ce temps, les noms
de reines importaient aussi peu que ceux des artisans. Qui sait
encore, voyant mes tapisseries, que je m’appelle Marguerite.
Les reines-marguerites, c’est comme les reines-claudes,
ça reste, quoi qu’il arrive, flore des bois. Ça
ne porte pas fraise, mais simple col de dentelle. Ça naît
entre quelques dentelles, d’une petite ville nommée
Bruxelles, ça devrait s’appeler Marguerite de Bruxelles,
moi j’aurais bien aimé, puisque les Marguerite étaient
alors fleurs trop communes pour ne pas préciser d’où
elles venaient. Mais on ne fait pas ce qu’on veut quand
on est fille d’empereur. Si ce dernier règne en Autriche,
on héritera du nom de son pays. Je fus donc dite d’une
contrée où jamais je n’habitai."