Poussière de voyages

Benoît Peeters

Les Impressions Nouvelles, collection For intérieur

12,5 x 17 cm., 48 pages
6 euros
ISBN 2-906131-33-4
EAN 9782906131330

   

Ce titre, en voie d'épuisement, n'est pas distribué par Harmonia Mundi. Il peut être commandé en direct aux Impressions Nouvelles ou chez Rezolibre.

 
 
Le livre
 
 

“Je n’ai jamais écrit en voyage. Ma seule tentative de tenir un journal s’est rapidement interrompue. Que noterais-je d’ailleurs, tant peut s’avérer profuse la matière d’une seule journée de voyage ? Au retour, je n’ai pas eu davantage la tentation de raconter. Par quel bout le prendre, ce voyage, pour le transformer en récit ?

Non plus que je n’écrivais, je ne photographiais en chemin, craignant sans doute que ces traces tangibles ne se substituent à l’image que j’espérais voir se former. Cette crainte me paraît aujourd’hui naïve : la mémoire se frayera d’autres voies.
Qu’ai je gardé de ces voyages ? Bien des villes ont glissé dans le flou, bien des lieux se sont effacés, redevenant ce qu’ils étaient naguère pour moi : une image vague, un simple nom.

Quand un voyage se décante, le tourisme s’évanouit le premier. De ces musées, de ces châteaux, de ces pagodes, de tous ces lieux incontournables auxquels j’ai dû sacrifier pour continuer sans remords, combien ont disparu de ma mémoire dès le lendemain du retour ?

L’image qui me reste d’une ville, le souvenir qui s’impose tiennent souvent du presque rien. C’est un détail infime, une anecdote dérisoire. L’ai-je seulement remarqué cet instant, alors que je le vivais ? De la Crète, plus que les vestiges archéologiques, me reviennent le scooter sur lequel nous roulions, le sol froid de l’épicerie dans laquelle nous avons dormi, la fraîcheur des souvlakis achetés dans la rue. Combien d’avions, de trains et d’autocars, de déceptions, d’attrape-nigauds et de repas manqués pour atteindre enfin le cœur même du voyage : ce que je cherchais sans le connaître.”

Benoît Peeters

 
     
 
L'auteur
 
 

Benoît Peeters est notamment l'auteur de Omnibus , Le transpatagonien (en collaboration avec Raoul Ruiz) et Paul Valéry, une vie d'écrivain (tous trois aux Impressions Nouvelles) . Il est aussi le scénariste de la série d'albums Les Cités obscures, dessinée par François Schuiten (éditions Casterman).

 
     
 
Vers le “travelogue” du XXIe siècle
 
 

Par Jeanne Vandepol
(article paru in Romaneske, décembre 2001)

A quoi peut servir encore la littérature de voyage? Peut-on encore l’écrire? Pourquoi devrait-il encore y avoir des lecteurs pour ce genre suranné?
A l’époque du village planétaire et des traductions du monde entier, la fonction traditionnelle de la littérature de voyage – de témoignage, d’émulation, de séduction, d’évasion, etc. – a totalement disparu: tout est à notre disposition, tout a été dit, tout le monde est là pour le redire encore une fois. De plus, il est devenu difficile, pour ne pas dire impossible, de parler d’ailleurs et d’autrui à la place de ceux dont nous parlerions. Nous avons trop usurpé la voix de l’autre sous couvert de prétextes qui n’ont plus cours aujourd’hui. Désormais, c’est à l’autre de nous parler directement de lui.
De même, que pourraient encore nous apprendre les récits d’une patiente exploration et d’une lente révélation, qui ont si longtemps pu servir de métaphore à l’acte de lire lui-même, cette aventure lente et patiente si proche de l’aventure du voyageur? A l’époque des lectures distraites ou ultrarapides et sous les effets conjoints de la culture du zapping, le lecteur ne conçoit plus son activité en termes de voyage, c’est-à-dire de cheminement, toutes de lenteurs et d’éblouissements confondus, mais de choc et d’immersion, et l’on sait que la littérature s’est fait une spécialité de plaisirs et de saveurs d’une nature un rien différente.
Le recueil que vient de publier Benoit Peeters apporte peut-être une réponse à toutes ces interrogations.
Peeters n’est en effet pas un voyageur qui écreit sur le vif. Seule sa mémoire écrit, et pour un peu on le soupçonnerait de se comporter en voyage comme Raymond Roussel, volontairement rétif aux charmes superficiels des pays traversés pour mieux s’abandonner au vertige de l’imagination. Il faut savoir gré à Benoit Peeters de tout ce qu’il épargne au lecteur: la lourde gangue du réel, la poisse du petit fait vrai, le pesant de l’observation exotique.
Corollairement, Peeters n’est pas un voyageur qui voyage pour écrire: les notes qu’il nous offre sont comme un surplus, une surprise, en un mot un cadeau offert au lecteur, plus que le pensum ramené par les professionnels du travelogue. Il est rare de trouver un texte aussi léger que Poussière de voyages, au sens noble de ce terme: aéré, captieux, légèrement picotant.
Enfin, le voyageur Benoit Peeters ne joue pas à l’ “écrivain en voyage”, ce stéréotype ambulant dont s’est finement moqué Roland Barthes dans ses Mythologies (et dont Paris-Match continue à multiplier les exemples, les rares fois où la littérature n’y est pas mobilisée pour raison de scandale ou de jet-set). C’est un être ouvert au monde, et très ironique à l’égard de lui-même, qui nous livre ici ses notes, pas du tout le “grantécrivain”, comme on le nomme maintenant grâce à Dominique Noguez, qui se repose entre deux chefs-d’œuvre.
Ces divers partis pris rendent possible une tout autre littérature de voyage. Au lieu de proposer une littérature au service du voyage, Benoit Peeters nous régale d’une écriture qui dicte sa propre logique aux lieux communs du départ et de l’arrivée.
Pour commencer, il opte radicalement pour une organisation paradigmatique (ou si l’on veut: thématique, non linéaire) de son livre, alors que le syntagme (ou si l’on préfère: la séquence, l’enchaînement) a toujours été la loi d’airain du genre. Benoit Peeters ne retrace pas de cheminement: il reconstitue un réseau.
Ensuite, Poussière d’étoiles adopte aussi une tout autre attitude face au temps. Loin d’obtempérer mécaniquement à la présence ou à la continuité du réel, Peeters insiste au contraire sur tout ce qui nous sépare des lieux visités dans le temps, non seulement dans le souvenir, qui transforme tout, mais aussi et surtout au moment même de la découverte, qui s’arrache souvent à ce qu’on appelle si tristement le “programme”.
Enfin, l’auteur de ces croquis autobiographiques a aussi la surprême élégance de laisser le dernier mot au lecteur. Le “je” qui raconte et qui écrit est bien entendu celui de Benoit Peeters, mais c’est aussi un je un peu vide, un je “zen” pour reprendre un des mots clé du livre, un je dans lequel le lecteur peut se couler s’il le souhaite pour pratiquer la lecture de ce volume à la manière d’un petit exercice spirituel. Le lecteur n’est pas hautainement tenu à distance par l’auteur qui a tout vu et tout vécu, mais bien celui que l’auteur invite à vivre et à voir bien davantage encore par personne interposée.
Un petit livre, oui, car mince en effet: 48 pages seulement. Mais quel grand texte !

 
     
 
Liens
 
 

- Notre page consacrée à Benoît Peeters

Benoît Peeters aux Impressions Nouvelles :

- Paul Valéry, une vie d'écrivain ?, Les Impressions Nouvelles, 1989 (épuisé).
- Hitchcock, le travail du film, Les Impressions Nouvelles, 1993.
- Omnibus, Les Editions de Minuit, 1976 (épuisé). Réédition : Les Impressions Nouvelles, 2001.
- Entretiens avec Alain Robbe-Grillet, version longue (6 h 15), Les Impressions Nouvelles-IMEC, 2001.
- Le français dans tous ses états, Les Impressions nouvelles, 2002.
- Le Transpatagonien, roman, en collaboration avec Raoul Ruiz, Les Impressions Nouvelles, 2002. (Ouvrage traduit en espagnol)
- L'Archipel Tintin (collectif), Les Impressions Nouvelles, 2004.
- La Maison Autrique (en collaboration avec François Schuiten), Les Impressions Nouvelles, 2004. Ouvrage traduit en néerlandais et en anglais.
- Little Nemo, un siècle de rêves, Les Impressions Nouvelles, 2005.
- Villes enfuies, récits, Les Impressions Nouvelles, 2007.
- Lire Tintin, Les Bijoux ravis, Les Impressions Nouvelles, 2007.