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(publié dans LOUVAIN, n° 151, novembre 2004)
Une maison d'édition qui se dote d'une raison sociale en hommage à Raymond Roussel, auteur des mythiques Nouvelles Impressions d'Afrique, sans trop tenir compte des malentendus que cela provoque (Impressions Nouvelles ou Nouvelles Impressions ? avec ou sans article ? nom d'éditeur ou nom d'imprimeur ?), ne peut être une maison comme les autres. Son histoire, son catalogue, son mode de fonctionnement le prouvent. Toutefois, l'ambition des Impressions Nouvelles n'a jamais été de devenir ou de rester une maison pour initiés, de ne publier que des livres difficiles ou de se développer en marge de la librairie, bien au contraire.
Quand les Impressions Nouvelles commencent à sortir leurs premiers livres, en 1985, le profil de la maison est clair. Ses trois animateurs, Marc Avelot, Benoît Peeters et Jan Baetens, se sont connus à Cerisy, où ils suivent assidûment les colloques et les séminaires animés par Jean Ricardou. Ils collaborent à diverses revues (La Chronique des écrits en cours d'abord, puis Conséquences) inspirées de ce genre de recherches. Ils sont aussi, à des titres divers, écrivains, ou cherchent à le devenir. Autant de caractéristiques qui donnent aux Impressions Nouvelles un côté « Auteurs associés », que l'on retrouvera dans le type de livres et d'actions défendus par la maison. Si elle échappe d'emblée au piège de l'autopublication (Les Impressions Nouvelles s'ouvrent dès le début à d'autres écrivains et les animateurs de la maison publient souvent ailleurs), il est clair que la construction d'un réseau a toujours représenté un enjeu capital. Au-delà des questions personnelles, Les Impressions Nouvelles se sont en effet efforcées d'excéder la conception traditionnelle du livre, comme produit d'un seul auteur et comme reflet d'un seul genre . En multipliant les liens entre les ouvrages du catalogue, en rapprochant les livres et les revues, en sortant des textes « inclassables » ou fort éloignés des modèles canoniques, par exemple, Les Impressions Nouvelles ont su constituer un catalogue original, en mosaïque.

Une telle politique a toujours permis de garder une certaine ligne et de ne pas douter de la raison d'être de la maison. Faire du neuf, de l'inédit, du surprenant, du personnel, dans un souci d'écriture formé à la fréquentation assidue d'auteurs comme Claude Simon ou Roland Barthes. Publier des livres qui soient à la fois très singuliers et fortement liés les uns aux autres. Rechercher des textes qui contribuent à la vie des lettres et à celle de la société. Ces caractéristiques se retrouvent aussi dans le fonctionnement quotidien de la maison, qui n'a pas de « permanent », mais dont tous les responsables assurent jour après jour, et dans la plus grande des convivialités et des complicités, les tâches très diverses : lire des manuscrits, susciter des textes, entretenir un vrai dialogue littéraire avec les auteurs. Les Impressions Nouvelles ont produit un catalogue prestigieux, où se côtoient Jean Lahougue et Georges Perec, Erwin Panofsky et Jacques Rancière, Jean-Marie Apostolidès et Raoul Ruiz, Jean-Loup Rivière et Chantal Thomas. On y retrouve aussi de nombreux débutants (tel le Belge Alexandre Wajnberg ou le « Flamand », de Dunkerque, Philippe Fumery), car Les Impressions Nouvelles veulent combiner les fonction de découverte et de maintenance (un peu à l'image de ce que faisait Jean Paulhan à la NRF). Elles mélangent donc les genres, réhabilitent la polémique intelligente, suscitent le débat d'idées, comme on l'a vu dans l'anthologie sur les origines et les enjeux du droit d'auteur Le combat du droit d'auteur, ou dans les ouvrages récents de Dominique Labbé sur la paternité des oeuvres de Molière (Corneille dans l'ombre de Molière), et de Benoît Landais sur le refus de paternité des ouvres de jeunesse de Van Gogh (Vincent avant Van Gogh).
L'effervescence intellectuelle des dix premières années, qui ont vu paraître une vingtaine de livres, dont certains classiques comme La Cage de Martin Vaughn-James (un récit graphique à mi-chemin du roman et de la bande dessinée, devenu rapidement un véritable livre-culte) et La Doublure de Magrite de Jean Lahougue (un pastiche au second degré des Maigret de Simenon), n'a jamais masqué les problèmes logistiques et commerciaux qui ont entravé le développement de la maison. Ecartelées entre Paris et Bruxelles, Les Impressions Nouvelles ont toujours été une maison « plurielle ». La présentation matérielle des livres en a longtemps fourni une illustration directe. Fidèle à son souci de ne pas étouffer le texte par les étiquettes commerciales qui l'embrigadent habituellement, la maison avait embrassé le principe d'une maquette « à la carte », variant d'un volume à l'autre. Il en est résulté un chatoiement extrême, aussi excitant pour le lecteur fidèle que troublant pour le client non prévenu.
Cependant, le problème majeur, et qui ne cessait de s'aggraver d'une année à l'autre, était sans conteste l'érosion de la librairie dite « littéraire », parallèle à celle de ce qu'on appelait naguère la modernité. Alors qu'au début il existait encore de nombreuses librairies acceptant de prendre des risques en faveur de la littérature de création et suivant de près la production de maisons telles que Les Impressions Nouvelles, la surproduction de livres et la concurrence avec les livres « jetables », liés à l'actualité, c'est-à-dire à la télévision, ont peu à peu chassé la petite édition des tables des libraires, entraînant, dans un cercle vicieux sans fin, une chute des mises en place et des ventes, des réassorts et des commandes. Actuellement, la mise en place d'un livre en régime de petite édition est inférieure de plus de deux tiers à ce qu'elle était au milieu des années 80, ce qui exclut a priori toute rentabilisation normale ; la pénalisation de plus en plus grave des retours d'office, dont les frais sont désormais pris en charge par l'éditeur, fragilise encore davantage la comptabilité des petits éditeurs.
Privées de toute force de frappe commerciale un peu solide, gênées par quelques erreurs de stratégie, leurrées par l'enthousiasme de ceux qui faisaient tourner la maison, Les Impressions Nouvelles se sont vues confrontées peu à peu à des difficultés d'intendance qui ont d'abord ralenti, puis presque paralysé la politique éditoriale. Dans la seconde moitié des années 90, la maison était entrée dans un état de quasi-hibernation : on vendait encore des livres, on publiait même encore quelques nouveautés, mais sans aucun suivi commercial, sans aucune véritable infrastructure technique et logistique, comme si on s'était résigné, non pas à tuer la maison, mais à la laisser s'éteindre d'une mort lente mais naturelle et, au fond, prévisible.
Le sursaut de l'an 2000, avec le redémarrage explosif des activités éditoriales, était lié surtout à la possibilité d'une collaboration poussée avec le distributeur Distique (qui deviendra un peu plus tard Alterdis), spécialisé dans la diffusion/distribution de la petite édition en France. Inattendue mais prometteuse, cette perspective a convaincu les animateurs du début de reprendre les affaires en mains et de relancer le travail avec le même enthousiasme qu'en 1985. L'expansion d'Alterdis dans les deux premières années de son existence a engendré sans conteste des énergies insoupçonnées. Fortes de quinze ans d'expérience, Les Impressions Nouvelles se sont lancées dans un programme éditorial dont l'ambition peut paraître un peu folle aujourd'hui, mais dont la maison ne regrette aujourd'hui que peu de choses. S'appuyant désormais sur une maquette uniforme mais souple (et généralement qualifiée de très séduisante), prenant aussi le parti d'inscrire ses publications dans des collections plus clairement définies, poursuivant de façon plus visible une véritable politique des auteurs, dont le fleuron est aujourd'hui Sandrine Willems (la série Les Petits dieux, puis Le roman dans les ronces et Le sourire de Bérénice), Les Impressions Nouvelles vont publier pendant près de deux ans presque un titre par mois.
La réussite intellectuelle du projet comme le plaisir incontestable du travail éditorial n'ont pas été amoindris par quelques contretemps. Les Impressions Nouvelles sont ainsi parmi les toutes premières maisons d'édition à lancer un DVD littéraire (Entretiens d'Alain Robbe-Grillet avec Benoît Peeters), mais cette audace est mal payée : le public est encore peu équipé en lecteurs de DVD et la comptabilité des libraires se perd dans les taux de TVA différents pour livres et DVD. De même la collection des « introuvables », où ont paru entre autres l'essai exceptionnel d'Auguste Blanqui, L'éternité par les astres et une pièce inconnue mais éminemment moderne de Guy de Maupassant, La paix du ménage, a largement déçu nos attentes. On est toujours en train de s'interroger sur l'insuccès de cette « Bibliothèque d'un amateur », à la fois suffisamment proche et suffisamment différente de ce que réussissent à faire d'autres éditeurs. Par contre, l'enthousiasme parfois fébrile des « premiers temps retrouvés » a masqué pendant plusieurs mois les orages qui s'étaient accumulés sur Alterdis. Les dysfonctionnements, puis la faillite du distributeur ont révélé une fois de plus l'extrême fragilité commerciale de la structure, qui n'a pas su réagir à temps aux problèmes d'Alterdis.
A la rentrée 2003, des mesures énergiques s'imposaient : changement de distributeur, changement de structure juridique et financière, mais surtout changement des axes du catalogue, avec une division plus nette entre les genres (fiction, poésie, essai) et une insistance plus marquée sur certains domaines d'intervention (comme par exemple la vie du livre, le statut de l'écrivain et les mutations de l'édition). Désormais, Les Impressions Nouvelles se constituent de deux entités soeurs, l'une française, l'autre belge (celle-ci épaulée par la société de production Les Piérides), qui développent chacune, mais en concertation, leur propre politique éditoriale. Du côté français, grâce à l'entrée de Christian Rullier dans l'équipe de base, l'accent est mis fortement sur l'édition théâtrale. Les Impressions Nouvelles cherchent à y asseoir leur spécificité en privilégiant un pôle mal représenté dans le paysage français, à savoir le théâtre « de texte », qui a une existence littéraire indépendamment du fait que la pièce soit montée ou non.
Du côté belge, un regroupement logique s'effectue autour des auteurs belges, jusque-là certes très présents au catalogue (une petite moitié des livres publiés avait un rapport avec la Belgique) mais peu marqués en tant que tels. L'essentiel reste pourtant la restructuration financière, qui offre à la maison des moyens de développer ses activités sans renoncer à sa politique (c'est-à-dire, n'ayons pas peur du mot, de son âme). Avec l'apport décisif des Piérides et de solides partenaires public (en Belgique, Les Impressions Nouvelles ont signé une convention-cadre avec la Promotion des Lettres) et privés (en France, les publications théâtrales sont soutenues par la SACD et l'association Beaumarchais), les fondements de la maison sont plus solides, quand bien même la survie d'une petite maison d'édition reste un défi quotidien.
* racontées par un témoin qui ne dit que la vérité mais pas toute la vérité, bien entendu
Jan Baetens
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